mardi 30 juillet 2019

LAMBEAUX / Charles Juliet



Lambeaux, Paris, Gallimard, coll. « Folio », no 2948, [1995] [1997] 2018, 155 p.

Écrivain peu connu au Québec, Charles Juliet, né le 30 septembre 1934 à Jujurieux, dans l’Ain (France), a écrit plus d’une soixantaine d’ouvrages (poèmes, théâtre, récits, lettres, nouvelles, entretiens), incluant neuf tomes d’un Journal : Ténèbres en terre froide (1957-1964), Traversée de nuit (1965-1968), Lueur après labour (1969-1981), Accueils (1982-1988), L’Autre Faim (1989-1992), Lumières d’automne (1993-1996), Apaisement (1997-2003), Au pays du long nuage blanc – Journal Wellington (2003-2004), Gratitude (2005-2008).

Récit autobiographique écrit entre 1983 et 1985, Lambeaux est un petit livre (en nombre de pages), mais un récit littéraire bouleversant sur la paysannerie de l’entre-deux guerres et, plus particulièrement, sur le sort réservé aux paysannes, mères de familles nombreuses, confrontées à l’isolement et à de durs labeurs.

« Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots

ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés
ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr
ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse. » (p. 151)

« Un jour, il te vient le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères

l’esseulée et la vaillante
l’étouffée et la valeureuse
la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe de leur douce lumière. » (p. 149-150)

« La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis de quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.

La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.

Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours : l’enfance paysanne, l’école d’enfants de troupe, puis les premières tentatives d’écriture. » (4e de couverture)

Si l’utilisation constante du « tu », pour raconter la vie des deux mères et celle du narrateur, crée une distance bienvenue, la description de la vie et de l’internement de la première mère est difficilement supportable. Je dois avouer que, pour des raisons personnelles, j’ai été très touché par le récit de l’auteur, séparé de sa mère presque à la naissance : 

« […] une lecture t’a appris qu’un bébé retiré à sa mère au cours de ses premières semaines subit un choc effroyable. Il vivait en un état de totale fusion avec elle, et coupé de celle-ci, tout se passe pour lui comme s’il avait été littéralement fendu en deux. […] Il n’a bien sûr aucune défense pour se protéger, et la souffrance qu’il éprouve, absolument terrible, va avoir de profondes et durables conséquences. À tel point qu’une fois devenus adultes, les êtres qui portent en eux cette déchirure évoluent le plus souvent vers la délinquance grave, la folie ou le suicide.

Ainsi as-tu pris conscience que tu avais toujours eu de la chance, que tu semblais être né sous une bonne étoile, qu’à ta manière et contrairement à ce que tu avais cru jusque-là, tu avais été et étais un favorisé du sort.

Celle qui t’a recueilli et élevé était un chef-d’œuvre d’humanité. En te donnant l’amour qu’un enfant peut désirer recevoir, elle a sans doute atténué les effets de la fracture, t’a soustrait au pitoyable destin qui t’était promis. » (p. 152-153)

Atteinte par la tuberculose, Aldéa, ma mère, était au sanatorium du lac Édouard, près de La Tuque. Immédiatement après l’accouchement, à l’hôpital de Mont-Joli, j’ai été « adopté » par mes cousins Roland Lavoie et Thérèse Dufour, à Causapscal, pendant deux ans, avant que ma mère vienne me chercher à sa sortie du sanatorium. Maintenant âgée de 95 ans, Thérèse, toujours bien vivante, m’aura permis de survivre à cette première séparation. Je lui en garde une reconnaissance et un amour éternels.

9,5/10 "Récit autobiographique", Charles Juliet, Lambeaux, "Paysannerie française"

mercredi 22 mai 2019

TOUS DES OISEAUX / Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Tous des oiseaux, pièce créée au Théâtre de La Colline (salle Maria-Casarès), le 17 novembre 2017. Au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts, dans le cadre du Festival Trans-Amériques, du 22 au 27 mai 2019. Texte publié aux Éditions Leméac / Actes Sud-Papiers, 2018, 91 p.

« [...] il faut crever l'abcès de l'Histoire ! [...] Rien d'autre n'a de sens [...], sauf peut-être les oiseaux du hasard qui vont et viennent invisibles et nous jettent dans les bras les uns des autres sans que nous n'y comprenions rien. Mais de ces oiseaux-là il ne faut pas approcher, il faut les laisser aller dans la lumière de nos vies qui passent plus vite que des étoiles effilochées bonnes à faire naître un voeu, avant de disparaître dans la nuit noire de la mémoire. » (p. 57)

NOUS SOMMES TOUS DES OISEAUX

Divisée en quatre tableaux d'inégale longueur (Oiseau de beauté, Oiseau du hasard, Oiseau de malheur, Oiseau amphibie) et vingt-six scènes, ce spectacle d'une durée de quatre heures (entracte compris), en hébreu, allemand, anglais et arabe (avec sur-titres en français) déroule l'éternel conflit entre Palestiniens et Israéliens, par le bais d'une fable poético-historico-réaliste, remuant à nouveau les thèmes chers à l'auteur (à l'oeuvre dans Littoral, Incendies), soit la recherche du père et le questionnement identitaire.

Oeuvre forte, présentée dans une scénographie dépouillée (d'énormes blocs en hauteur, tables et chaises, lit d'hôpital, projections vidéos constituent l'essentiel du décor), où les objets et les blocs sont déplacés, reconstituant différents lieux scéniques, un peu à la manière de Robert Lepage, une musique et une bande son efficaces, tout pour porter le spectateur aux nues. Malheureusement, l'interprétation, inégale, sape cette montée aux cieux... Il n'en demeure pas moins que, en dépit de certaines longueurs et répétitions inévitables, ce spectacle (et le texte surtout, que je vous invite à lire - en français) comble notre appétit critique.

Outre les deux principaux personnages, Eitan et Wahida, figures contemporaines de Roméo et Juliette (on y revient toujours...), la famille juive allemande d'Eitan, composée des grands-parents paternels, Etgar et Leah, et des parents, David et Norah, une soldate israélienne, Eden, et Wazzân, figure mythique de Hassan Ibn Mohammed Al-Wazzân, dit Léon l'Africain, s'ajoutent des personnages secondaires (rabbin, infirmière, médecin, infirmiers, employé, serveur), qui déplacent à vue les éléments du décor.

Si les personnages d'Eitan, d'Etgar, de Leah et de Wazzan sont brillamment interprétés, il n'en va pas de même pour les rôles de Wahida (peu crédible en amoureuse éperdue, le visage en partie cachée par une longe chevelure - en réalité une mauvaise perruque), de David (voix éraillée ce soir-là et peu nuancée, toujours dans la colère et les cris) et de Norah (une excellente comédienne, au demeurant, à qui la dimension burlesque de son personnage ne rend pas justice).

Difficile, en peu de mots, de rendre compte d'un tel spectacle, exigeant, qui demande une écoute sans faille. J'avoue que si je n'avais lu la pièce avant sa présentation, les deux premiers tableaux, avec leurs nombreux allers-retours entre le passé, le présent et le futur, m'auraient davantage dérouté.

Laissons donc la parole à l'auteur :

« Concrètement, un Libanais ne peut pas être en lien avec un Israélien. C'est interdit. Le Liban ne reconnaît toujours pas Israël. Officiellement, on évoque « l'entité sioniste » et, pour l'État libanais, l'entité sioniste est l'agresseur. Travailler avec un Israélien pour un citoyen libanais, c'est se mettre dans une situation passible de trahison, de collaboration avec l'ennemi. [...] Dans une telle situation, que faire ? Écrire contre ? Écrire pour ? Ne pas écrire ? Écrire pour aller aller dans le sens des souffrances de mon propre peuple ? Mais mon peuple non plus n'est pas l'innocente victime, comme on a voulu me le faire croire. Quel chemin suivre quand il n'y a pas d'espoir de voir ce conflit s'achever ? La réconciliation est-elle pensable, considérant qu'il n'existe pas de volonté politique ? Que ce soit au Liban, en Israël, en Palestine, en Syrie, en Russie, en Iran et aujourd'hui aux États-Unis, aucun de ces États ne désire la paix dans cette région. Mais si la réconciliation est très éloignée, la destruction aussi est impensable.

Reste alors une situation de pourrissement qui se transmet de génération en génération. Une décomposition effroyable. Ma manière d'être consiste à refuser de conforter mon clan. Être agaçant à mon camp, celui des Libanais chrétiens de confession maronite. Non pas que je le rejette, au contraire, mais je refuse l'amnésie dont il fait preuve. [...] J'ai envie d'écrire et d'aimer les personnages de Tous des oiseaux, ceux d'une famille israélienne, des Juifs, ceux-là, justement, que, pendant des années, enfant, on m'a appris à haïr. C'est insignifiant, ça n'apportera pas la paix, mais obstinément, c'est aussi le rôle du théâtre : aller vers l'ennemi, à l'encontre de sa tribu. »

Charlotte Farcet, « Entretien avec Wajdi Mouawad - Extraits », novembre 2017 (programme du spectacle).

(Photos : Simon Gosselin)

8,5/10 "Tous des oiseaux", Wajdi Mouawad, "Théâtre politique", "Théâtre poétique", Israël, Palestine, "Théâtre de La Colline", "FTA 2019", "Théâtre Jean-Duceppe"

lundi 8 avril 2019

LES FRÈRES SISTERS / Film réalisé par Jacques Audiard

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 8 avril 2019


Les Frères Sisters (The Sisters Brothers), France-Espagne-Roumanie-États-Unis, 2018, 121 minutes. R. : Jacques Audiard ; Sc. : Jacques Audiard et Thomas Bidegain, d'après le roman éponyme du Canadien Patrick deWitt (Actes Sud / Alto, 2012).







César 2019 (Édition 44) :

César du meilleur réalisateur : Jacques Audiard
César de la meilleure photographie : Benoît Debie
César du meilleur son : Valerie De Loof, Cyril Holtz, Brigitte Taillandier
César des meilleurs décors : Michel Barthélémy

Lumières de la presse étrangère 2019 (Édition 24) :

Meilleur film
Meilleur réalisateur : Jacques Audiard
Meilleure photographie : Benoît Debie

Festival du cinéma américain de Deauville 2018 (Édition 44) :

Prix du 44ème Festival de Deauville

1851. De l'Oregon à la Californie, une traque implacable, une chevauchée pathétique, un idéalisme pré-socialiste, une utopie cauchemardesque, un western parodique, à nul autre pareil. Réalisateur de films marquants, tels le Prophète, De rouille et d'os, Regarde les hommes tomber, etc., Jacques Audiard ne démérite aucunement en s'aventurant dans des territoires inhabituels, soignant particulièrement le scénario et les dialogues, caustiques, cyniques et humoristiques.

« Deux redoutables tueurs à gages, Eli Sisters (John C. Reilly) et Charlie Sisters (Joaquin Phoenix) chevauchent [...] l'Ouest américain [...]. Leur but est de régler son compte à Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), chimiste malin qui a inventé une formule secrète [facilitant la recherche et la récolte d'un métal précieux, l'or]. Warm conserve par-devers lui la mirifique formule [...] pour l'édification d'une cité socialiste et égalitaire, implantée à Dallas [...]. (Jacques Mandelbaum, « Les frères Sisters » : Jacques Audiard sur les terres du western », Le Monde, 18 septembre 2018.)

Bras armés du Commodore, commanditaire de la poursuite de Warm, les frères Sisters sont précédés par le détective John Morris (Jake Gyllenhaal), chargé de les renseigner sur les déplacements du chimiste et de se rapprocher de celui-ci. L'intérêt du film tient dans le déroulement parallèle de ces deux couples, qui finiront par se rejoindre, dans la relation fraternelle, évolutive, au fil des nombreux échanges entre Eli et Charlie, liés par un lourd passé familial et par les nombreuses épreuves qu'ils devront traverser pour s'affranchir d'une violence et d'une cupidité morbides et mortifères.

Servi par quatre fabuleux interprètes, par des dialogues brillants, une photographie qui rend palpable toute la noirceur et la terreur de la nuit, la beauté de ces vallées et de ces falaises ocres, rouges du sang de la terre et des hommes, par une musique enveloppante, une fin atypique et parodique, ce film est à voir, sur grand écran de préférence.

Un tout petit bémol : l'usage du terme « putain » dans la version française, pour le moins anachronique et déplacé dans la bouche de Charlie...

9,5/10 Jacques Audiard, Patrick deWitt, Western, Fraternité, Socialisme, Utopie, "Les Frères Sisters", "The Sisters Brothers"


lundi 1 avril 2019

FAHRENHEIT 11/9 / Film réalisé par Michael Moore

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 1er avril 2019

Fahrenheit 11/9, États-Unis, 2018, 128 minutes. R. et Sc. : Michael Moore.

« Le 9 novembre 2016, Donald Trump est élu 45ème Président des États-Unis. [...] Comment l'Amérique en est arrivée là et comment peut-elle s'en sortir ? Ce nouveau brûlot dresse un portrait au vitriol de l'époque dans laquelle nous vivons et appelle à la résistance contre Trump. » (allocine.fr)

Si Michael Moore avait choisi un exergue, cela aurait pu être :

« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate. »

Dante Alighieri, Divine Comédie, Chant III : Porte et vestibule de l'Enfer (Entrée de Dante et de Virgile en Enfer).

Ce film suscite, en effet, une grande désespérance, d'autant plus que l'exercice du pouvoir par Trump pendant les deux dernières années confirme amplement les craintes et les dénonciations de ses opposants, sans compter son désir d'obtenir un deuxième mandat...

S'il est certain que Moore noircit à dessein le tableau, n'épargnant aucun camp, aussi bien les grands médias que les démocrates et les républicains, tous responsables de l'état de déliquescence des États-Unis, il n'en demeure pas moins que les propos tenus par ces « politichiens » donnent froid dans le dos. L'exemple le plus éclairant est celui de Barack Obama, sur les lieux de la tragédie de Flint, au Michigan, qui plombe littéralement les attentes de la population, empoisonnée sciemment, pendant des années, par une eau impropre à la consommation. Tous ces personnages manipulateurs, imbus d'eux-mêmes, au service de leurs propres intérêts et de l'argent-roi donnent la nausée.

Et qui se rassemble s'assemble... Il faut voir ces foules de blancs « red necks » invectiver des femmes noires ou musulmanes, les frapper à coups de poing pour les extirper de leurs assemblées. Dégoûtant !

Bref, il faut avoir le coeur solidement accroché pour ne pas quitter la salle. Heureusement, quelques figures d'intellectuels, de femmes médecins et, surtout, de jeunes étudiants engagés dans l'action nous laissent entrevoir un avenir meilleur, si les forces obscurantistes, alliées à la National Rifle Association, ne les broient pas auparavant...

En ce qui concerne l'objet filmique lui-même, les nombreuses enquêtes de terrain menées par Moore forment un kaléidoscope étourdissant, qui peut parfois donner le tournis et s'égarer dans des zones grises (la relation de Trump avec sa fille Ivanka, le parallèle entre Trump et Hitler, sa propre mise en scène de l'arrosage de la pelouse du gouverneur du Michigan, par exemple). Il faut toutefois lui reconnaître un grand courage, une ténacité hors du commun et un activisme interpellant et intelligent.

« [...] une petite lueur d'espoir ?

Ne me parlez pas d'espoir - j'emmerde l'espoir ! [...]

L'espoir, c'est la passivité. L'espoir vous donne le droit de laisser quelqu'un d'autre se remonter les manches. [...] L'espoir, et l'endormissement qu'il engendre, sont justement ce qui nous a mis dans une situation aussi désastreuse. C'est la solution des paresseux et des impuissants.

Ce n'est pas de l'espoir qu'il nous faut. C'est de l'action ! »

Matthew Jacobs, « « Fahrenheit 11/9 » : Michael Moore nous explique pourquoi il veut faire tomber Donald Trump avec son nouveau documentaire », Huffington Post, 9 août 2018.

9/10 Donald Trump, Michael Moore, "Fahrenheit 11/9", Documentaire, "Politique américaine", Barack Obama







jeudi 28 mars 2019

ASTA / Jon Kalman Stefansson


Asta. Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, [2017] 2018, 491 p.

Traduit de l’islandais par Éric Boury : Saga Àstu. Hvert fer madur ef pad er engin leid ut ur heiminum ?

Si vous croyez que les auteurs et « autrices » islandaises baignent dans le roman noir et le polar, vous avez grandement raison. Toutefois, ce n'est pas toujours le cas, comme le démontre ce grand roman d'amour qui couvre le vingtième siècle et qui décrit le passage d'une société agricole traditionnelle à une société moderne, profondément marquée par l'occupation militaire américaine lors de la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur, né à Reykjavik en 1963, a publié son premier roman en 1997, L'Été derrière la montagne. Entre 2010 et 2013, une trilogie romanesque : Entre ciel et terre, La Tristesse des anges et Le Cœur de l’homme. En France, son roman, D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard, 2015), a reçu le prix Millepages, a été élu Meilleur livre étranger 2015 Lire et a été finaliste du prix Médicis étranger.

« Jon Kalman Stefansson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Asta et de Josef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur. » (4e de couverture)

Des histoires d'amour, certes, ponctuées par six lettres d'Asta, mais avant tout une aventure littéraire hors du commun. L'auteur-narrateur, qui intervient fréquemment dans la trame du récit, utilise ses créatures comme des pions dans un jeu d'échecs, les déplace d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, déstabilise le lecteur, l'obligeant à coller aux personnages, aux atmosphères, quitte à s'abandonner dans ses filets. N'ayez crainte, si l'auteur s'amuse à dérouter son lecteur, il ne l'abandonne pas pour autant, mais ce dernier doit s'attendre à être souvent dérouté, à faire confiance, quitte à ne pas tout saisir ni comprendre, mais l'illumination viendra...


« Il est impossible de raconter une histoire sans s’égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois – car nous vivons en même temps à toutes les époques. J’ai commencé par vous raconter l’histoire de Helga et de Sigvaldi quand ils étaient jeunes, heureux et qu’ils avaient une table massive et solide dans leur cuisine. Puis des choses sont arrivées. […] 

Et maintenant, la fin approche. Parce que tout ce qui a un jour commencé doit un jour finir – voilà pourquoi une des cordes de la vie est tissée dans la mélancolie. Adieu, joli malheur ! » (p. 463)


MISCELLANÉES

« Peut-être que toute chose, qu’il s’agisse de la vie, du temps ou de l’existence, est avant tout une question de point de vue. » (p. 61)

« Parfois, certains jours, certains soirs, certaines nuits, cet endroit est si beau qu’on dirait que Dieu s’apprête à descendre sur terre pour sceller un pacte avec les hommes et les bêtes. » (p. 63)

« Et n’oublie pas, il est impossible de vivre sans faire de bêtises, nous en faisons tous à un moment ou à un autre, parfois, nous faisons souffrir ceux qui nous sont chers. Ce n’est pas à cela qu’il faut nous juger, mais à la manière dont nous réparons le mal que nous avons commis. Sois toi-même, et entièrement, il n’y a que comme ça qu’on peut marcher la tête haute, quelle que soit la manière dont les choses finissent. » (p. 109)

« La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ? » (p. 166)

« La mort ne comprend rien. C’est ce qui la rend aussi impitoyable. » (p. 227)

« « Face au jour qui, véloce, décline, les tourments t’enseigneront que les hommes connaissent amour, deuil, larmes et douleur. » » (p. 317)

« Car le temps passe et la mort tient toujours l’autre bout de la ligne. » (p. 352)

« […] celui qui ne peut pas travailler ne saurait s’enfuir. » […] Car certains travaillent pour se fuir eux-mêmes. » (p. 361)

« Se peut-il que, parfois, le bonheur soit votre malheur ? » (p. 422)

« « J’avoue que ça m’a donné le vertige. Toutes ces vies et ces destinées. Savoir que tant de choses sont advenues et, dans une certaine mesure, tout près de moi, sans que j’en aie le moindre soupçon. Penser à tous ces destins dont on ne sait rien, à ces histoires qu’on ignore et dont on n’entendra peut-être jamais parler. J’ai l’impression que le monde s’est agrandi d’un coup. » » (p. 438)

9,5/10 Jon Kalman Stefansson, Asta, "Roman islandais", "Roman d'amour"

lundi 25 mars 2019

LA CHUTE DE L'EMPIRE AMÉRICAIN / Film réalisé par Denys Arcand

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 25 mars 2019

La Chute de l'empire américain, Québec, Canada, 2018, 130 minutes. R. et Sc. : Denys Arcand.

À mi-chemin entre Les Ripoux, comédie réalisée par Claude Zidi en 1984, mettant en vedette Philippe Noiret et  Thierry Lhermitte, et la série télévisée québécoise en 50 épisodes Les Bougon, c'est aussi ça la vie !, écrite par François Avard et Jean-François Mercier, réalisée par Alain Desrochers, le film d'Arcand en prend le contrepied. Ce ne sont plus les policiers ni les laissés pour compte du capitalisme qui sont véreux, mais bien les différents acteurs sociaux : politiciens, avocats, financiers, bandes criminelles, etc.

La Chute de l'empire américain a suscité chez moi des réactions partagées, mitigées. Autant la qualité des dialogues, leur tranchant, leur mordant, leur causticité, leur ironie « socratique » me sont apparus percutants et hilarants, autant le scénario échevelé du braquage et de l'enquête policière m'a semblé cousu de fils blancs, réducteur, de même que les principaux personnages iconiques : la putain au grand coeur, le docteur ès philosophie en livreur coursier, le motard repenti, le fiscaliste des paradis fiscaux en amoureux transi, le chef de bande des Noirs de Montréal-Nord, peu crédible avec son grigri, et ses acolytes aussi talentueux qu'une bande de pieds-nickelés, sans oublier le couple d'inspecteurs, toujours en retard d'un train.

Si le spectateur est prêt à passer par dessus toutes ces outrances et ces caricatures grossières, il passera un bon moment, surtout que Arcand a l'art de diriger ses acteurs et de les rendre attachants, en dépit ou à cause de leurs défauts : Rémy Girard en motard repenti, devenu à sa sortie de prison spécialiste en placements financiers ; Pierre Curzi, maître Taschereau, spécialiste des paradis fiscaux, suave et cauteleux à souhait ; Alexandre Landry, le jeune héros prêt à donner sa chemise aux plus démunis ; Maripier Morin, Aspasie, escorte de luxe, belle à mourir, qui tombera amoureuse du jeune héros naïf et l'initiera aux choses de la vie ; Louis Morissette, inspecteur Pete LaBauve (qui se cache sous ce nom saugrenu ?), sans compter toute une bande de « joyeux » itinérants...

Comédie policière qui se voudrait chronique sociale ? C'est là où le bât blesse. Ces itinérants trop propres et gentils, que la Providence, sous les traits de notre trio d'enfer (l'ex-motard, l'ex-excorte et l'ex-livreur), comblera de sa divine générosité, sont peu crédibles, même si apparaissent, en caméo, quelques figures tragiques, personnifiées par de vrais itinérants, Inuits et Amérindiens. Malheureusement, Arcand ne fait qu'effleurer le sujet, leur réalité, la perte de leur autonomie et de leur culture.

La finale du film, saisissante, est une série de portraits de ces hommes et femmes qui défilent à l'écran, en nous regardant bien dans les yeux, qui nous renvoient à notre culpabilité historique, à notre responsabilité en tant que société et individu. Bien sûr, il s'agit ici d'une comédie policière, ne l'oublions pas, et non d'un documentaire ou d'un drame sociétal, qui aurait pu conduire La Maudite Galette (1972) dans un Joyeux Calvaire (1996), film sur l'itinérance, avec Benoît Brière et Gaston Lepage, que l'on retrouve à nouveau ici en itinérants.

C'est bien là l'angle mort de la Chute..., film moralisateur qui cherche à attirer l'attention sur le sort des itinérants, des plus « poqués » et des plus démunis d'entre eux, mais qui se retire sur la pointe des pieds...

7/10 Denys Arcand, "La Chute de l'empire américain", "Comédie policière", Itinérance

mercredi 27 février 2019

L'OEIL DU HIBOU. CARNETS 2001-2003 / André Major

L'Oeil du hibou. Carnets 2001-2003, Montréal, Les Éditions du Boréal, coll. « Papiers collés », 2017, 233 p.

J'ai déjà dit, ici [voir les blogues du 23 novembre 2016 et du 22 mars 2017], tout le bien que je pense, et de l'homme et de l'écrivain. En 2017, j'écrivais que je reviendrais bientôt sur la parution de ses derniers carnets [2001-2003]. Près de deux ans plus tard, je m'y attelle...

Je me souviens que j'attendais avec impatience leur publication. La première année lue (2001), trop rapidement, j'ai mis l'ouvrage de côté, n'étant pas dans les meilleures conditions pour cela.

Peu importe. Comme tout livre majeur, essentiel, ces carnets demeurent actuels, intemporels, bien que dûment datés.

CARNETS

« André Major a depuis toujours l'habitude de noter dans de petits carnets les menus événements personnels ou familiaux qui lui arrivent, les paysages humbles ou grandioses qu'il découvre au cours de ses promenades, les idées grandes et petites ou les souvenirs plus ou moins lointains qui lui traversent l'esprit comme des éclairs, et, bien sûr, ses impressions de lecture et telle ou telle phrase qui l'a frappé chez un de ses auteurs de prédilection. » (4e de couverture)

« Le carnettiste, ainsi qu'on appelle le preneur de notes [...]. » (p. 223) « Les carnets, du fait qu'ils se composent de fragments, n'exigent aucune continuité : l'auteur, comme son lecteur, peut y entrer et en sortir à sa guise. » (p. 194) « [...] tenir le registre de ses jours et de ses réflexions. » (p. 158)

JOURNAL INTIME

Le lecteur ne doit pas confondre « Journal intime » et « Carnets ».

« Un Journal qui se respecte ne peut être que d'outre-tombe. Les livres qu'on publie de son vivant, si provocants qu'ils paraissent, ne sont que des concessions. Un Journal est la mise en scène de l'impubliable sans masque. » (Philippe Muray, cité dans la Postface, Ultima necat I Journal intime 1978-1985, 2017, p. 582)

« J'ai [A. M.] tout de même retenu une pensée de Nietzsche, qui dit à peu près que beaucoup parler de soi peut être aussi une façon de se dissimuler. Ce paradoxe n'en est pas un pour l'auteur d'un journal ou d'un carnet. Car, bien qu'il en soit le centre névralgique, c'est une bien faible part de lui-même qui se dévoile tout au long de son parcours, comme autant de signes discrets n'ayant apparemment pas de rapport les uns avec les autres. » (p. 146)

« [Michel Polac, dans son journal,] parle de sa vie familiale et amoureuse avec un sans-gêne dont je serais bien incapable, non seulement par pudeur ou par crainte de blesser des proches, mais parce que l'écriture tend alors à se dispenser de ses habituelles exigences esthétiques au profit d'une prétendue vérité. » (p. 157) Le lecteur-voyeur ne disposera ainsi que de l'initiale du prénom des proches d'André Major, lui permettant d'approcher à pas feutrés les rares révélations touchant la vie affective et privée de celui-ci.

« L'écrivain qui ne puise que dans son propre fonds ne tarde pas à ressentir l'ennui que distille tout récit purement intime. C'est en reprenant à son compte le trésor d'autrui qu'il peut dépasser le stade de l'intimité, sans pour autant devenir étranger à lui-même. Il n'hésite plus à préférer au récit de lui-même l'anecdote savoureuse ou la moindre pensée porteuse d'une vérité, si modeste soit-elle. » (p. 29-30)

Bien qu'ils partagent un même savoir encyclopédique et une connaissance intime de la littérature et de ses grandes oeuvres, contrairement à Muray, qui ne retouche ou ne récrit pas son journal, Major, lui, revient sur ses fragments et ses annotations dix et treize ans plus tard. C'est donc à un véritable travail d'écriture qu'il se livre, alternant entre souvenirs et autofiction. « [...] c'est ainsi que je conçois l'écriture : comme un égarement - disons plutôt un vagabondage - d'où je reviens, l'esprit enfin allégé de ce qui s'y était déposé et sédimenté à mon insu, au cours d'une apparente disette. » (p. 48)

C'est véritablement dans la lecture, dans la littérature et l'écriture que le talent de Major jaillit avec fulgurance. Si, en 2001, la vie semble prendre le pas sur la littérature (achat d'un chalet à La Minerve, grossesse de sa fille, J., parution du Sourire d'Anton), les années suivantes regorgent de réflexions et d'analyses littéraires, mettant en valeur la littérature du monde entier. Moi qui me considérais comme « un bon lecteur », je suis effaré de mon ignorance face à tous ces auteurs « majeurs ».

« [...] je me rappelle que Gide se demandait ce qu'on peut raconter d'une lecture, surtout s'il s'agit moins d'informer le grand public que de s'adresser à quatre ou cinq cents lecteurs aux yeux desquels on apparaît comme un guide susceptible de les entraîner dans les chemins les moins fréquentés de la jungle littéraire. » (p.163) [Les italiques sont miens.]

« Toute lecture significative suppose qu'on a développé avec une oeuvre une familiarité en même temps qu'une résistance plus ou moins grande. Chose certaine, la patrie du lecteur se trouve là où il se sent compris, mais aussi là où il traverse des épreuves à sa mesure, comme dans n'importe quelle autre forme de coexistence. » (p. 81)

« La littérature - et ici je parle de la lecture autant que de l'écriture - est presque toujours une forme rêvée de fugue dans un ailleurs d'où l'on émerge avec le sentiment de pouvoir vivre autrement, vivre mieux. » (p. 140)

« [...] redonner à l'écriture son poids de vérité humaine. » (p. 227)

Indispensables compléments et compagnons, la ville et la campagne, en alternance, la marche, la flânerie, la cuisine, les voyages, qui alimentent l'homme de lettres, contrepoids indispensable à la réflexion et à la maturation littéraires.

« Lire et écrire, ne serait-ce que des notes prises au courant de la plume, cela m'est aussi indispensable que cuisiner ou marcher sans autre but que de laisser libre cours à mon imagination. » (p. 119)

« Et l'existence, pour quelqu'un de mon espèce, suppose la lecture et la conversation, la rêverie et la promenade, la cuisine et le bricolage, et même l'absence momentanée de tout cela. » (p.22)

« Je suis ainsi fait qu'après une semaine de vie citadine, j'éprouve le désir très vif de respirer l'air des montagnes et l'odeur de l'humus, de manipuler les objets ou les outils usuels, de même qu'après un séjour prolongé à la campagne, le désir me prend de retrouver l'atmosphère du quartier où j'habite [Ahuntsic-Cartierville], les épiceries arabes ou italiennes et ces autres objets auxquels je suis attaché autant qu'à ceux qui me servent au chalet. » (p. 210) [...] « C'est ainsi que je satisfais tantôt mon besoin de sauvagerie, tantôt celui de retrouver l'animation urbaine. » (p. 211)

Pour le lecteur et la lectrice qui se laisseront happer par la lecture de ces carnets, je ne puis que recommander chaudement la lecture des trois premiers carnets précédents, qui couvrent les années 1975 à 2000.

Le Sourire d'Anton ou l'adieu au roman. Carnets 1975-1992, publiés aux Presses de l'Université de Montréal, en 2001, Prix de la revue Études françaises 2001.

L'Esprit vagabond. Carnets 1993-1994, publiés aux Éditions du Boréal, en 2007.

Prendre le large. Carnets 1995-2000, publiés aux Éditions du Boréal, en 2012.

Ses prochains carnets, pour la période 2004-2008, s'intituleront : Les Pieds sur terre.
 
9,5/10 André Major, Carnets, "Journal intime", "Littératures étrangères", "Littérature québécoise",  Philippe Muray, Lecture, Écriture


 

lundi 25 février 2019

UNE COLONIE / Film réalisé par Geneviève Dulude-De Celles

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 25 février 2019

Une colonie, Québec, 2018, 143 minutes. R. et Sc. : Geneviève Dulude-De Celles. Prix Ours de cristal (Berlinade 2019), dans la section Generation Kplus, destinée à des films abordant des thèmes liés à la jeunesse.

« COLONIE. Ensemble des personnes originaires d'une même province, d'une même ville, qui habitent une autre région ou ville. [...] Groupe de personnes vivant en communauté. » (Le Nouveau Petit Robert, 1993)

Titre énigmatique, à première vue, qui renvoie à la fois à la cellule familiale de la jeune héroïne de douze ans, Mylia  (interprétée de façon attachante et troublante par Émilie Bierre), composée du père et de la mère (en voie de séparation), de la petite soeur Camille (là aussi jouée avec fantaisie et vérité par Irlande Côté) et d'une tante, Doudou, en opposition à l'institution scolaire (les étudiants du secondaire et, plus particulièrement, ceux de la classe de Mylia), mais aussi à l'opposition campagne / ville, communauté blanche / communauté autochtone. Chacun peut voir, dans ces oppositions, l'image d'une colonie à connaître, à apprivoiser, à intégrer ou à quitter...

Ce premier long métrage de fiction est une réussite sur tous les plans : scénarisation, réalisation, direction photo (Léna Mill-Reuillard et Étienne Roussy), montage (signé Stéphane Lafleur), jeu des jeunes comédiens. Pourtant, la glace était mince : scénario prévisible : récit initiatique, passage de l'enfance à l'adolescence, milieu scolaire turbulent et perturbant, découverte de la sexualité, racisme, etc. ; premier long métrage (scénarisé et réalisé par une jeune cinéaste) ; nombreux comédiens non professionnels.

Geneviève Dulude-De Celles a su éviter tous ces écueils en demeurant centrée sur le personnage de Mylia (elle aurait pu être la Vénus de Botticelli...), en jouant sur les nuances plutôt que sur la caricature. La jeune ingénue est plutôt bien accueillie et même prise en mains par les filles plus délurées de sa classe, Jimmy, le jeune Abénaki d'Odanak, n'est pas le souffre-douleur de la classe, mais s'exclut plutôt lui-même de cette communauté blanche, ignorante de la véritable histoire amérindienne. Mis à part une bagarre entre Jimmy et un autre élève, ni violence, ni harcèlement, ni drame majeur, mais la Vie, comme souvent elle se déroule, avec son flot d'émotions, de rires, de joie, de jeux, de silences, d'interrogations, d'amitiés, de colère et de tristesse.

L'attention portée aux jeunes acteurs est remarquable. Ils sont tous crédibles, attachants, en dépit de leurs comportements ados, mal dégrossis. Les rôles d'adultes, par contre, sont à peine esquissés. Ils servent surtout d'amorces, de tremplins permettant aux rôles principaux, tenus par Mylia, Jimmy et Camille, d'évoluer, de progresser.

Jouant sur le fil du rasoir, la réalisatrice réussit également à susciter des émotions fortes, proches de la terreur, conditionnés que nous sommes par la violence omniprésente : la scène où Mylia, saoule, devient une proie facile, celle où elle s'enferme dans une toilette avec Vincent, le beau gars sensé l'initier, le party d'Halloween, qui n'est pas sans évoquer Carrie de Brian De Palma.

« Une colonie dépeint avec une telle sincérité et une telle beauté la réalité de l'adolescence que le spectateur ne peut qu'être touché par son histoire, portant longtemps en lui le souvenir de ce film, bien au-delà de son visionnement. » (Catherine Lemieux Lefebvre, « Saisir cette jeunesse qui passe », Ciné-Bulles, vol. 37, no 1)

Je ne saurais mieux dire.

9/10 "Une colonie", Geneviève Dulude-De Celles, "Drame québécois", Adolescence

lundi 11 février 2019

DÉSOBÉISSANCE / Film réalisé par Sebastián Lelio

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 11 février 2019

Désobéissance (Disobedience), Irlande, Grande-Bretagne, États-Unis, 2017, 114 minutes. R. : Sebastián Lelio ; Sc. : Sebastián Lelio, Rebecca Lenkiewicz, d'après le roman éponyme de Naomi Alderman, publié en anglais en 2007 et traduit en français en 2008, aux Éditions L'Olivier, sous le titre La Désobéissance (Prix République du Glamour en 2009).

D'origine chilienne, Sebastián Lelio remportait en 2018 l'Oscar du meilleur film étranger pour Une femme fantastique (Una mujer fantástica). Si Désobéissance ne risque pas de remporter le même honneur en 2019, n'ayant pas été sélectionné parmi les cinq films en lice, la force de son sujet, alliée au jeu complexe et touchant des trois principaux interprètes, aurait pu lui valoir de participer à cette compétition.

Ronit Krushka (Rachel Weisz), fille unique du Rav de la communauté juive orthodoxe de Londres, artiste photographe qui vit et travaille à New York, revient dans cette communauté à la suite du décès subit de son père. Elle y retrouvera deux amis d'enfance, le rabbin Dovid Kuperman (Alessandro Nivola), fils spirituel du défunt, appelé à lui succéder à la tête de la communauté, et, surtout, Esti (remarquable Rachel McAdams), l'épouse de Dovid, son grand amour lesbien dont la découverte l'obligera à quitter Londres pour New York, afin d'y vivre dégagée de toute religion et de tout interdit.

Les retrouvailles des deux femmes, de la révoltée et de la soumise, provoqueront des bouleversements, non seulement dans la communauté religieuse mais au sein même du couple formé par Dovid et Esti. Le grand mérite du réalisateur est d'avoir su porter un regard compatissant, plein de tendresse pour ses personnages, dénué de tout préjugé à leur égard, même si leurs comportements paraissent aux antipodes des valeurs actuelles de liberté et d'individualité. Le retour de flamme (brûlante et troublante) entre les deux femmes donnera lieu à une très belle scène d'amour, érotique, sensuelle et passionnée.

Plus qu'un film sur l'amour entre deux femmes, ce très beau film, de facture classique et linéaire, porte davantage sur le rébellion et la soif de liberté, qui transformeront radicalement Esti et Dovid.

«  En découvrant cette histoire d'amour interdite dans un contexte oppressif où des idées figées sur l'ordre des choses et la place des femmes sont toujours très fortes, je me suis senti dans un univers familier. J'avais déjà exploré de telles tensions, parlé de la liberté individuelle et de ce que la société attend de vous. Les trois personnages de mon film sont amenés à désobéir pour avancer, pour s'en sortir : ils sont prêts à payer le prix pour être ce qu'ils sont. J'ai beaucoup de respect pour eux. La désobéissance devrait être un des droits de l'Homme. À un certain point, quelqu'un doit toujours désobéir pour que les choses avancent. Sortir dans la rue et montrer ses seins, comme le font les femmes au Chili aujourd'hui ! La désobéissance est un pouvoir important : sans elle, on vivrait toujours dans le passé. »

Frédéric Strauss, « Sebastián Lelio : « La désobéissance devrait être un des droits de l'Homme » », Télérama, 14 juin 2018.

 











 9/10 Désobéissance, Disobedience, Sebastián Lelio, Judaïsme, "Amour lesbien", Naomi Alderman

dimanche 10 février 2019

L'ADVERSAIRE / Emmanuel Carrère

L'Adversaire, Paris, P.O.L., Éditions du Club France Loisirs, 2000, 222 p.


« Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis dix-huit ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Je suis entré en relation avec lui, j’ai assisté à son procès. J’ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence. D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m’a touché de si près et touche, je crois, chacun d’entre nous. » (2e de couverture)

Je tiens Emmanuel Carrère pour l'un des plus grands écrivains français contemporains.  Entre 1982 et 2000, il a publié de nombreux romans et essais, huit pour tout dire, jusqu'à la publication de L'Adversaire, qui marque une rupture fondamentale dans la suite de son oeuvre : Un roman russe, D'autres vies que la mienne, Limonov, Le Royaume, Il est avantageux d'avoir où aller.

« J'ai renoncé à m'absenter, j'ai écrit le livre à la première personne. Je pense sans exagérer que ce choix m'a sauvé la vie », avoue ici Emmanuel Carrère.

« La fiction ne suffit peut-être alors plus et l'écrivain se tourne vers l'enquête, quand le réel demande justement à être envisagé de face, sans écran, en exposant celui qui devient autant le témoin que le narrateur malgré lui. Ce tournant vers la non-fiction implique donc un dévoilement autobiographique, entre narcissisme et conscience critique de soi, que racontent tous les livres publiés depuis L'Adversaire. Il implique aussi une ouverture aux autres, une attention morale à ce que l'écriture peut produire comme effets catastrophiques ou bénéfiques sur les proches. »

Dominique RABATÉ et Laurent DEMANZE, « Avant-propos », dans Emmanuel Carrère. Faire effraction dans le réel, Paris, P.O.L., 2018, p. 8 et 9.

Sous la direction des préfaciers, ce volume de 559 pages « [...] prend la mesure de l'oeuvre, et ouvre l'atelier de l'écrivain. On y trouvera un ensemble de textes d'Emmanuel Carrère, articles, scénarios inédits, correspondances, un cahier iconographique, des témoignages d'amis et d'écrivains, des études critiques. » (4e de couverture)

Que le lecteur et la lectrice se rassurent. En dépit de la démesure et de l'insoutenable vérité, pour ne pas dire atrocité, de ce « fait divers », bien réel, l'écriture de Carrère, son approche personnelle, son questionnement, sa quête de réponses chez Romand permettent de traverser cette épreuve sans y perdre son âme ni sa foi dans le genre humain.

« J’ai pensé qu’écrire cette histoire ne pouvait être qu’un crime ou une prière. »
Paris, janvier 1999 (L'Adversaire, p. 222)

« […] condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans. Si tout se passe bien, [Jean-Claude Romand] sortira en 2015 âgé de soixante et un ans. » (p. 204)

 Lire l'excellent article de Julie Brafman, « Récit. Jean-Claude Romand reste en prison », Paris, Libération, 8 février 2019.

« Comme si la liberté était paradoxalement advenue derrière les barreaux. « D’une certaine façon, c’est le meilleur endroit où il pouvait être. Tout le monde sait ce qu’il a fait, il n’a pas à dissimuler ». »
(Emmanuel Carrère, Libération, op.cit.)

Deux longs métrages ont été réalisés à partir de ce drame :

L'Emploi du temps (2001), réalisé par Laurent Cantet ; L'Adversaire (2002), réalisé par Nicole Garcia.

Une adaptation théâtrale a également été créée, sous le titre éponyme, par Frédéric Cherbœuf et Vincent Berger, au Théâtre des Quartiers d'Ivry, en 2016.

La photo de Jean-Claude Romand a été prise pendant son procès, en 1996, par Pascal Fayolle. Sipa.
















9,5/10 Emmanuel Carrère, Jean-Claude Romand, Nicole Garcia, Laurent Cantet, L'Adversaire, "L'Emploi du temps"