mardi 19 juin 2018

LES VOYAGEURS INTEMPESTIFS / Maïa Maïakov

Les Voyageurs intempestifs, Le blog de Maïa, Mediapart, 18 juin 2018.

https://www.mediapart.fr/maia-maiakov/blog

Au moment où Donald Trump, président des États-Unis, applique une politique inhumaine de séparation des familles dans le but de contrer l'immigration illégale, les mots, la parole poétique et théâtrale peuvent être d'un grand secours.

Je vous recommande chaudement la lecture du texte suivant, publié dans Mediapart. Pour ceux et celles qui souhaiteraient le lire dans le site même, l'adresse est donnée plus haut. Cela vous permettra de prendre connaissance des autres textes de Maïa Maïakov...

Nous n'avons pas pris la mer, c'est la mer qui nous a dit : « Montez, mes enfants ! »


Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous n'arrivons pas au bon moment.
Nous ne choisissons ni l'heure ni le lieu.
Nous débarquons,
Barbares !
De jour comme de nuit.
Nous faisons peur aux petits enfants.
ON leur raconte d'étranges choses à notre sujet :
ON leur dit que nous venons souiller leur terre,
Cette terre qui est la leur puisqu'elle les a vus naître.
ON leur dit que nous venons manger leur pain,
Et toucher le cul des jeunes filles du pays.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous arrivons à la dérive,
Nous arrivons à la ramasse,
À bout de forces.
Nous frappons nos mains pour imiter les palpitations du cœur.
Nous nous calons sur le même tempo :
Un seul cœur pour le chœur des marins.
Nous faisons de la poésie pour ne pas mourir tristes si jamais la mort arrive.
Nous prenons le temps de rire au cas où la mort viendrait nous prendre.
Nous naviguons sans lumière pour pas que la mort nous trouve.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Vous entendez depuis le rivage notre cœur qui bat.
Nous voulons vivre, camarades.
Juste cela.
Simplement vivre.
Ce n'est pas nous qui avons pris la mer, c'est la mer qui nous a vus et qui a dit :
« Montez sur mon dos, mes enfants ! »
Et nous sommes montés.
Voilà tout.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous savons qu'ON vous a raconté des histoires,
Les hommes font cela parce que celui qui est nouveau est étrange,
Celui qui est étrange est étranger,
Et l'étranger est plus ou moins barbare.
Mais nous sommes, nous aussi, des enfants,
Nous avons une mère et un père.
Nous avons des sœurs et des frères.
Et si nous avons le visage un peu brûlé, c'est parce que nous n'avons plus de toit depuis un moment.
Nous sommes des frères qui cherchons un toit.
Voilà tout.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Pardonnez notre voix un peu forte : chez nous il faut parler fort pour se faire entendre.
Bien que nous ayons haussé la voix, nous ne nous sommes pas fait entendre.
Alors nous avons essayé de crier.
Nous essaierons de chanter, maintenant.
Nous savons qu'ON vous a raconté des histoires.
Si nous portons des vêtements sales, c'est que nous ne voulions pas arriver nus.
Vous auriez pris peur davantage encore.
Vous auriez cru les histoires davantage encore.
Nous ne sommes pas des bêtes sauvages.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous ne vous voulons aucun mal.
Nous naviguons depuis des jours et des jours.
Nous avons les pieds mouillés.
Nous voyons une terre.
Nous voulons mettre pied à terre.
Seulement cela.
Chez nous la terre est ta mère.
Et la mère donne à manger sans séparer les enfants autour de la table.
Chez nous la mère donne à manger dans un gros plat en terre,
Et gare ! gare ! gare à celui qui ne termine pas.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous ne vous voulons aucun mal.
Nous savons qu'ON a médit de nous.
Ce sont des mensonges.
Nous avons les cheveux ébouriffés parce que le vent à soufflé pour nous pousser jusqu'ici.
Nous avons une barbe épaisse parce que chez nous le sable se lève.
Nous sommes vos frères.
Quoi qu'ON vous ait dit.
Nous vous tendons la main.
Et si vous la prenez, nous vous montrerons que lorsqu'on nous frapperons ensemble,
Ce sera un seul chœur qui battra.

9,5/10 Maïa Maïakov, "Les Voyageurs intempestifs", Mediapart, "États-Unis", Donald Trump, Immigration, Migrants

Photo : M.M. La carte et le territoire
 

jeudi 31 mai 2018

LE DIABLE REBAT LES CARTES / Ian Rankin


Le diable rebat les cartes, Paris, Éditions du Masque, [2016] 2018, 383 p. Traduit de l'anglais (Écosse) par Freddy Michalski : Rather Be the Devil.

Une enquête de l'ex-inspecteur John Rebus !

Quel plaisir de replonger dans l'écriture dynamique, acide, cynique, humoristique et musicale de Ian Rankin. Celle-ci, combinée avec une intrigue et un sens du récit décoiffant, nous ramène une galerie de lieux et de personnages, toujours en Écosse, que nous retrouvons d'un livre à l'autre avec autant de bonheur.

Particulièrement bien tricoté, même s'il n'est pas toujours facile de suivre le fil des événements qui se déroulent à deux époques, ce dernier opus met à nouveau en lumière l'inspecteur John Rebus, son humour cinglant, ses réparties savoureuses et des dialogues parfaitement harmonisés, en contrepoint avec les nombreux extraits de chansons rock et jazzées qui ponctuent régulièrement le récit. À ce propos, la traduction française du titre anglais, Rather Be the Devil, tiré de la chanson de No Money Kids, est beaucoup moins percutante et moins suggestive.

Le diable du titre est ici et toujours Big Ger Cafferty, l'ennemi juré de Rebus, reflets inversés, caïd contesté d'Edimbourg par Darryl Christie, qu'il a autrefois initié aux arcanes du crime et du pouvoir. Face à eux, ou tout contre eux, la joyeuse bande de John Rebus, ex-policier supposément à la retraite, formée de l'inspectrice Siobhan Clarke et de l'inspecteur Malcolm Fox.

Alternant entre présent et passé, Rebus parviendra à élucider une vieille affaire classée, un cold case, le meurtre de Maria Turquand, survenu quarante ans plus tôt, dont les ramifications se prolongent dans le temps présent, à travers de multiples histoires de blanchiment d'argent, d'enlèvement et de séquestration.

Plaisir garanti !

9,5/10 Ian Rankin, "Le diable rebat les cartes", "Rather Be the Devil", "Roman policier", "Polar écossais", John Rebus

dimanche 27 mai 2018

KINGS OF WAR / Pièces de William Shakespeare, dans une mise en scène d'Ivo van Hove







Kings of War, pièces de William Shakespeare : Henri V, Henri VI et Richard III, dans une mise en scène d'Ivo van Hove. Spectacle créé en 2015 par le Toneelgroep Amsterdam, présenté au Festival TransAmériques (FTA), du 24 au 27 mai 2018, au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal. En néerlandais, avec surtitres en français et en anglais.

D'une durée de quatre heures et demie, entracte inclus, ce spectacle éblouissant propose une réflexion politique et un regard impitoyable sur la gouvernance de trois rois et sur la destinée de leur royaume, trois souverains issus de la même dynastie que la reine Elizabeth II, royale souveraine du Canada et du Commonwealth.

Dans un décor vintage (fauteuils en cuir, téléphones à cadran, lit, bureau, table de cuisine, télé en noir et blanc, etc.) qui rappelle les années cinquante ou soixante,  décor manipulé à vue par les comédiens et quelques techniciens, se déploient la quinzaine de comédiens et comédiennes, accompagnés par quatre musiciens et un chanteur.

Spectacle visuel autant que physique, symbolisé par la couronne royale, c'est particulièrement dans les coulisses du pouvoir que réside l'aspect spectaculaire de ce spectacle. Grâce à une caméra portée par un caméraman, de nombreuses scènes sont jouées à l'arrière-scène, souvent en gros plans, ce qui permet au spectateur de ne rien perdre des expressions et du jeu des comédiens. Ce chassé-croisé constant entre la scène et l'arrière-scène donne lieu à de remarquables défilés de cour et révèle également la turpitude humaine, dans un parcours labyrinthique symbolisant tant les méandres du pouvoir que de l'âme humaine.

Cette noirceur de l'âme est rendue avec force dans Richard III, interprété de façon remarquable par un comédien fabuleux, colosse de près de deux mètres, avec quelques taches de vin sur la joue gauche, dont la démarche brusque et saccadée, dans un costume étriqué, trop étroit, rend bien le personnage du roi boiteux, une sorte de Robert Gravel dont le jeu dans Vie et Mort du roi boiteux de Jean-Pierre Ronfard continue de me hanter. Au fur et à mesure de la progression de la pièce, Richard III gagne en amplitude, revêt un costume noir à la coupe parfaite, gagne en immoralité et en violence, image démultipliée (une scène avec un miroir dans laquelle on voit le comédien se regardant, image projetée à son tour par la caméra, derrière le miroir), triple image, abyssale, dans laquelle Richard III rappelle aussi bien Donald Trump que Francis Underwood, président fictif des États-Unis dans House of Cards.

« Les grands thèmes actuels, il faut les voir sur nos scènes en regardant derrière le miroir, et non en contemplant le miroir. » Ivo van Hove, metteur en scène flamand, cité dans la préface de Ivo van Hove, la fureur de créer, Solitaires intempestifs (Chloé Gagné Dion, « Derrière les miroirs où se mirent les rois », Le Devoir, 19 mai 2018, p. 4).

9/10 Ivo van Hove, "Kings of War", "Toneelgroep Amsterdam", "Festival TransAmériques", William Shakespeare, "Henri V", "Henri VI", "Richard III", Robert Gravel

 
 

 

Photos de Jan Verweyveld

vendredi 18 mai 2018

LE CHASSEUR DE LAPINS / Lars Kepler

Le Chasseur de lapins, Arles, Actes Sud, coll. « Actes noirs », [2016] 2018, 567 p. Traduit du suédois par Lena Grumbach : Kaninjägaren.

Pseudonyme du couple Alexander Ahndoril et Alexandra Coelho Ahndoril, Lars Kepler ne signe pas ici son meilleur polar... Mettant à nouveau en scène l'inspecteur Joona Linna, condamné à quatre ans de prison, et Saga Bauer, inspectrice à la Säpo, deux policiers « bioniques » que rien n'arrête, ce thriller psychologique déroule une série de meurtres qui laissent croire, au début, à un acte terroriste.

Le problème est que, en dépit d'une construction rigoureuse, d'un rythme haletant et d'une écriture souple et soutenue, l'originalité n'est guère au rendez-vous. Récit aux causes et aux motifs facilement prévisibles, sans surprises, rien ne distingue ce polar de ses nombreux avatars.

Un point positif : on y apprend à distinguer le « tueur en série » du « tueur à la chaîne », notre « chasseur de lapins », qui fonctionne à partir d'un plan bien établi, et non pas poussé par des perversions sexuelles ou autres, qui conduisent généralement le tueur en série à commettre de plus en plus de crimes.

Je vous recommande plutôt leur premier ouvrage : l'Hypnotiseur, ainsi que le Marchand de sable et  Désaxé.

7/10 "Le Chasseur de lapins", Kaninjägaren, Lars Kepler, "Roman policier scandinave", "Polar suédois"

dimanche 15 avril 2018

PERLES DE VIE / René de Obaldia

Perles de vie. Précis de sagesse portative, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2017, 77 p. Préface, p. 9-12.


Né le 22 octobre 1918, à Hong Kong, René de Obaldia, centenaire pétillant, accordait, le 6 avril 2017, un entretien à François Busnel, animateur de la Grande Librairie, émission littéraire hebdomadaire diffusée sur les ondes de TV 5.

Par hasard, à la Bibliothèque Ahuntsic, je tombe sur cet ouvrage, que je m'empresse de lire. Déception ! Si la préface invitait à la lecture, le contenu, lui, s'est avéré décevant.

« Chers lecteurs,

Je vais bientôt me quitter. Oui, disparaître de cette planète. Et il m'est venu à l'idée, encouragé par mon cher éditeur, de rassembler moult pensées, citations (la plupart méconnues), engrangées tout au long de mon existence, et de vous les léguer, dans l'espoir que pour vous aussi, elles seront source de réflexions, méditations, voire matière à rire et à pleurer. » (p. 9)

Ce ramassis de courts textes sent en effet l'arnaque éditoriale, qui cherche à titiller l'acheteur dans le lecteur...

Si vous tombez dans le panneau, ne vous en prenez qu'à vous-même...

QUELQUES PERLES REPÊCHÉES

Sans le diable, Dieu n'aurait jamais atteint le grand public. Jean Cocteau

Le théâtre : la réflexion active de l'homme sur lui-même et sur sa folie. Novalis

J'ai peu de choses en commun avec moi-même. Franz Kafka

L'expérience : un peigne pour peigner les chauves. Tchouang-Tseu

Aujourd'hui, je me sens aussi lucide que si je n'existais pas. Fernando Pessoa

Il faut beaucoup de temps pour devenir jeune. Pablo Picasso

Pourquoi se déplacer, puisque c'est soi-même qu'on emporte en voyage ? Sénèque

J'ai vu que les hommes étaient étonnés de mourir et qu'ils n'étaient point étonnés de naître. C'est là cependant ce qui mériterait le plus leur surprise et leur admiration. Louis-Claude de Saint-Martin

Un livre doit être la hache pour [qui brise] la mer gelée en nous. Franz Kafka

5/10 René de Obaldia, "Perles de vie", Citations, Pensées, Recueil

samedi 7 avril 2018

L'ARCHIPEL DES SOLOVKI / Zakhar Prilepine

L'Archipel des Solovki, Arles, Actes Sud, coll. « Lettres russes  », [2014] 2017, 823 p. Roman traduit du russe par Joëlle Dublanchet : Obitel'.

Avant-propos : p. 7-14 ; Livre I : p. 15-449 ; Livre II : p. 451-766 ; Postface : p. 767-776 ; Appendice. Journal de Galia Koutcherenko : p. 777-802 ; Quelques remarques : p. 803-817 ; Épilogue : p. 819-821.

Lauréat 2017 du Grand Livre pour Obitel'.

Après la lecture, dans les années quatre-vingt, de l'Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d'investigation littéraire d'Alexandre Soljenytsine, en trois tomes, je ne croyais pas lire à nouveau sur ce sujet, encore moins un « roman d'amour »... La critique de Christian Desmeules, « Voyage au bout de l'enfer. L'archipel des Solovki est une plongée en apnée au coeur du premier goulag de l'Union soviétique », Le Devoir, 9 décembre 2017, p. 40, m'a convaincu du contraire, fort heureusement.

« Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l'archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Petersbourg et à 160 kilomètres du pole Nord, c'est là que « l'archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10)

Ce roman ne s'adresse sans doute pas à tous les lecteurs. Sa longueur, son univers foisonnant de noms, de patronymes, de lieux, de personnages en font une lecture captivante, certes, mais ardue. Ça ne se lit pas comme un polar... Quoique, par certains côtés, le sort des personnages principaux ne se jouera qu'à la toute fin, haletante.

L'auteur, né en 1975, poète, rocker, flic, videur en boîte de nuit, commandant dans les forces spéciales en Tchétchénie, apparaissait dans le roman Limonov [Édouard] d'Emmanuel Carrère « sous les traits d'un « nasbol convaincu », soit un militant du Parti national-bolchevique, aujourd'hui « nationaliste d'extrême gauche ». (Voir le court texte de Grégoire Leménager, « Zakhar Prilepine. Le « méchant » surdoué », L'Obs, no 2783, 8 mars 2018, p. 84.)

Dans la Postface, l'auteur raconte sa rencontre avec la fille de Fiodor Ivanovitch Eïkhmanis, « fondateur des camps de concentration de la Russie soviétique » (p. 11) et chef du camp des Solovki, né le 25 avril 1897 et décédé le 3 septembre 1938, lors des purges staliniennes, l'un des personnages centraux du roman, qui lui remet le journal de Galina Andreevna Koutcherenko, gardienne, héroïne, avec le  détenu Artiom Goriaïnov, de cette  « histoire d'amour ».


« Artiom, jeune homme parricide (allusion assumée aux Frères Karamazov) déporté aux Solovki, se retrouve [...] immergé au milieu d'une population, haute en couleur, de droits-communs, de politiques, de membres du clergé, d'officiers de l'Armée blanche, de soldats de l'Armée rouge, de tchékistes...

Dans une langue dense, tenue, charnelle, Zakhar Prilepine, l'écrivain le plus populaire actuellement dans son pays, fixe ce moment nodal où tout va basculer pour faire de la Russie l'enfer d'une autre planète.

Un roman russe, très souvent dostoïevkien, un grand livre ! » (Quatrième de couverture)

Si le Livre I, qui se déroule en été, met en place l'univers carcéral et les principaux protagonistes et semble refléter une certaine sérénité ou du moins un « vivre ensemble » relatif entre geôliers et prisonniers, le Livre II, en automne-hiver, après une tentative d'assassinat du chef de camp, donne plutôt froid dans le dos, même si l'humour et le cynisme d'Artiom, le héros de cette épopée infernale, sinon de l'auteur lui-même, dominent tout au long du roman.

Un long voyage dans les ténèbres, dont on ne revient pas indemne.


EXTRAITS

« [...] notre différence tient dans le fait que nous nous punissons très vite et de nos propres mains - nous n'avons pas besoin pour cela des autres peuples. Il arrive qu'ils viennent quand même lorsque, disons, nous nous sommes brisé les jambes, arraché les yeux et qu'avec notre gorge qui gargouille et notre sang qui s'écoule, nous sommes étendus et passons tendrement nos mains sur la terre.

L'homme russe n'a pas pitié de lui-même : c'est là son caractère principal.

En Russie, Dieu laisse tout faire. Il n'a rien à faire chez nous. » (p.774-775)


« Dans un roman, l'écrivain pense qu'il s'est caché, et qu'il se révèle dans l'un des héros, ou dans deux, ou dans trois, tout entier, avec toute sa bassesse. Tandis que dans le journal intime, que l'on écrit toujours dans l'espoir qu'il sera lu, celui qui écrit (cela peut être n'importe qui, moi par exemple) fait des simagrées, se donne des grands airs. Juger d'après des journaux intimes, c'est stupide. » (p. 787)

« La révolution n'a pas de gratitude. C'est sans doute normal. Le futur envoie l'inutile aux oubliettes. C'est ce qu'il faut. » (p. 789)

9/10 Zakhar Prilepine, "L'Archipel des Solovki", "Roman russe", Alexandre Soljenytsine, "L'Archipel du goulag", Emmanuel Carrère











lundi 26 février 2018

THE SQUARE / Film réalisé par Ruben Östlund

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 26 février 2018

The Square, Suède, Allemagne, France, Danemark, 2016, 142 minutes. R. et Sc. : Ruben Östlund. Palme d'or au Festival de Cannes 2017.

À l'image des nombreux escaliers en colimaçons qui hantent le parcours du « héros », Christian, conservateur d'un musée d'art contemporain, le spectateur, dans un premier temps, risque d'être perdu ou, à tout le moins, perplexe devant les épreuves que ce « héros à la triste figure » devra affronter :

« Au plan social, une stratégie périlleuse de récupération sauvage du téléphone qui a échoué dans une cité. Au plan professionnel, la commande d'une campagne de communication « clivante » confiée à un cabinet de jeunes abrutis prétentieux dirigés par un vieux beau.

Au plan mondain, un dîner de gala avec un faux singe mais un vrai performeur russe qui terrorise l'assemblée des VIP. Au plan sexuel, une aventure grotesque avec une journaliste américaine et un vrai singe. »

[...]

 Au plan familial, le degré zéro de la communication d'un père divorcé avec ses deux fillettes qui lui rendent visite. Et autant de catastrophes à la clé. »

Jacques Mandelbaum,  « « The Square », Palme d'or à Cannes : un triste héros des temps modernes », Le Monde, 18 octobre 2017.

Si la Palme d'or qui a récompensé ce film iconoclaste a provoqué la surprise générale, face à 120 battements par minute du réalisateur Robin Campillo, on peut comprendre, après coup, le choix du jury : les différents thèmes abordés, plus la liberté d'expression, l'immigration, l'art contemporain, la lutte des classes, les limites du marketing et des communicants, etc., sans oublier le traitement choc de nombreuses scènes qui, tout en laissant le spectateur hilare, suscitent le malaise, miroir à double face qui révèle la turpitude et la faiblesse humaines enfouies en chacun, sous un vernis de civilité et de bons sentiments.

 « Le Carré est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs. » Ce carré illusoire explosera littéralement, tout comme la statue équestre d'un autre temps qui s'écroule au début du film, scène annonciatrice des catastrophes à venir.

Autre motif, peut-être, du choix du jury, une finale qui laisse le spectateur en plan, obligé de conclure par lui-même, de mettre un terme à la trajectoire du personnage principal, qui semble sans fin (celui-ci s'enfonce dans un tunnel routier, dans sa Lexus, avec ses deux fillettes assises sur la banquette arrière).

The Square prolonge et accentue, du côté de la Cité, le côté grinçant de Snow Therapy (Force majeure) du même réalisateur, drame qui se déroulait dans une station de ski dans les Alpes et qui interrogeait et remettait déjà en question le rôle de l’homme au sein de la famille et du monde modernes. (Prix du jury d'Un Certain Regard au Festival de Cannes 2014.)

9/10 "The Square", Ruben Ôstlund, "Comédie dramatique suédoise", "Festival de Cannes", Immigration, "Art contemporain", Marketing, Communications, "Snow Therapy", "Lutte de classes"

vendredi 23 février 2018

UNE MÈRE / Stéphane Audeguy

Une mère, élégie, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2017, 149 p.

Élégie : « Poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques. » (Le Petit Robert, 1993)

N'aie crainte, ami lecteur. Il s'agit davantage de tristesse que d'une plainte ou de mélancolie. Stéphane Audeguy, l'une des plus belles plumes contemporaines françaises (voir le blogue du 5 avril 2017), compose cette élégie à la mémoire de sa mère, décédée en 2016, à l'âge de 78 ans.

« Je sais bien que la plupart des gens pleurent à la mort de leur mère. Moi, j'écris des livres. Celui-ci a été commencé le 3 juillet 2016 ; je l'ai terminé le 31 du même mois. » (p. 14)

Le ton est donné, amplifié par le titre du livre : Une mère, et non, comme on aurait pu s'y attendre,
Ma mère.

Divisé en courts chapitres : L'anecdote la plus triste ; Sobczak ; Audeguy ; Julienne ; Sabine,  cette « autofiction » entremêle souvenirs, anecdotes, réflexions historiques, féministes, politiques, sociologiques et philosophiques, dans une langue belle, quelque peu recherchée, qui crée une certaine distance critique, bienvenue par rapport à l'aspect émotionnel propre à ce genre littéraire.

Sabine Sobczak, franco-polonaise, née en 1937 à Tours, entre Cher et Loire, épousa un monsieur Audeguy, dont elle se sépara après avoir eu trois fils, dont Stéphane, le cadet, en 1964. Remarquons que le prénom du père restera inconnu, absent... Elle épousera ensuite Olivier Julienne, à l'âge de quarante ans.

On n'est jamais rassasié de ce type d'ouvrages, fort à la mode en ce moment : Ma mère, cette inconnue de Philippe Labro, Le Rêve de ma mère d'Anny Duperey, pour n'en citer que deux, publiés en 2017. L'ère du Pater semble bien révolue...

« [...] mais encore une fois, je me méfie des reconstructions a posteriori qui font le charme frelaté du genre biographique, et de toute impression fausse qui ferait d'une vie un bel ensemble. Je m'attache ici à une tâche précise : que peut-on savoir d'une femme, quand elle se trouve être votre mère ? » (p. 74-75)

« Une vie de père en patron, de patron en mari, de mari en patron et presque toujours dans ce périmètre fantastiquement restreint que j'ai déjà évoqué, entre Cher et Loire. » (p. 84)

« Le coeur de la littérature n'est pas stylistique. C'est une affaire d'intensités, c'est une affaire de pulsion et de pulsation, c'est une affaire vitale, c'est une affaire politique et sociale. » (p. 73)


9/10 "Une mère", Stéphane Audeguy, Élégie, "Biographie française"

lundi 19 février 2018

LUCKY / Film réalisé par John Carroll Lynch

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 19 février 2018

Lucky, États-Unis, 2016, 89 minutes. R. : John Carroll Lynch ; Sc. : Logan Sparks, Drago Sumonja.

Chanceux que nous sommes d'être témoin du dernier rôle de Harry Dean Stanton, décédé à 91 ans en septembre 2017, ce fabuleux interprète de Paris, Texas de Wim Wenders.

« Lucky est un vieux cow-boy solitaire. Il fume, fait des mots croisés et déambule dans une petite ville perdue au milieu du désert [de l'Arizona]. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l'entraînent dans une véritable quête spirituelle et poétique. » (Allociné)

Métaphore lumineuse du personnage principal, le président Roosevelt, une vieille tortue terrestre appartenant à Howard, interprété par un David Lynch savoureux, débute et clôt le film, symbole de liberté et de rébellion. Lucky, tout en s'érigeant contre les signes du vieillissement (séance matinale d'exercices physiques, nombreuses cigarettes et Bloody Mary, déplacements à pied) n'en est pas moins conscient de sa mort imminente. « Je suis terrorisé ! », avouera-t-il, dans un rare moment de confidence.

Pour occuper ses journées, il fait des mots croisés, écoute des concours de chant à la télé et, surtout, cloue le bec, par ses réflexions désabusées et néanmoins percutantes, à ses concitoyens et amis, que ce soit au resto du coin ou au bar. Il nouera une relation particulière avec une famille de Mexicains, lors d'une fiesta où il chantera en espagnol, accompagné par un trio de mariachis.

Jouant constamment sur le fil du rasoir entre le kitsch et l'émotion, le réalisateur parvient presque à nous faire croire que nous regardons un documentaire sur Harry Dean Stanton, alors qu'il s'agit d'un scénario bien ficelé, les discussions « hautement spirituelles » entre la bande d'amis au bar étant là pour nous le rappeler.

Belle leçon de lucidité, de courage et d'humour, ce film témoigne à sa façon de la force de la vie, du refus de la mort et de la violence (poignant dialogue sur la guerre aux Philippines) et se termine sur le magnifique sourire de Harry Dean Stanton et un dernier message : UNGATZ  (NOTHING, RIEN) !

Chapeau, cowboy !

8,5/10 Lucky, John Carroll Lynch, Harry Dean Stanton, "Drame américain"

samedi 10 février 2018

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON / Pièce de Bernard-Marie Koltès, mise en scène par Brigitte Haentjens

Dans la solitude des champs de coton, pièce créée au Théâtre des Amandiers (Nanterre, France), dans une mise en scène de Patrice Chéreau, en 1987. À l'Usine C (Montréal), dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, par Sibyllines, du 23 janvier au 10 février 2018. Texte publié aux Éditions de Minuit, Paris, 1986, 61 p.

« Alors  ne me refusez pas de me dire l'objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ; et s'il s'agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d'une prison, ou dans la solitude d'un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ; de me la dire sans même me regarder. Car la vraie seule cruauté de cette heure du crépuscule où nous nous tenons tous les deux n'est pas qu'un homme blesse l'autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres et la tête, ou même le fasse pleurer ; la vraie et terrible cruauté est celle de l'homme ou de l'animal qui rend l'homme ou l'animal inachevé, qui l'interrompt comme des points de suspension au milieu d'une phrase, qui se détourne de lui après l'avoir regardé, qui fait, de l'animal ou de l'homme, une erreur, comme une lettre qu'on a commencée et qu'on froisse brutalement juste après avoir écrit la date. » (Le dealer, p. 31)

Cette oeuvre emblématique de Bernard-Marie Koltès, reconnu comme l'un des dramaturges francophones majeurs du XXe siècle, constitue un véritable défi tant pour le metteur en scène que pour les comédiens et le spectateur. Pièce à deux personnages, le dealer et le client, où tout est dit, où rien n'est vraiment dit, où l'un cherche à combler avec ce qu'il n'a peut-être pas le désir de l'autre, désir qui n'existe peut-être pas...

« L'amour, c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. » Jacques Lacan, cité par Robert Lévesque, « Le chien jaune », Carnets, dans Duel, Cahier de création, [s.d.], p. 57.

Mis en scène et joué comme un duel, une parade amoureuse, une corrida, un tango torride ou morbide, ce texte a le bonheur d'être interprété par deux comédiens au sommet de leur art, un Hugues Frenette, le dealer affable et manipulateur, et un Sébastien Ricard, le client fougueux et soupçonneux. Tant par leur jeu physique que par leur élocution (placée, classique pour le dealer ; rapide et saccadée pour le client), ces deux êtres se donnent complètement, se tournent autour, se sentent, se reniflent comme des chiens, dans un corps à corps sublimé, à qui réussirait à désarçonner l'autre, tels deux lutteurs de sumo.

Koltès disait à Hervé Guibert, dans un entretien pour le journal Le Monde, en 1983 :

« Un dialogue ne vient jamais naturellement. Je verrais volontiers deux personnes face à face, l'une exposer son affaire et l'autre prendre le relais. Le texte de la seconde personne ne pourra venir que d'une impulsion première. Pour moi, un vrai dialogue est toujours une argumentation, comme en faisaient les philosophes, mais détournée. Chacun répond à côté, et ainsi le texte se balade. Quand une situation exige un dialogue, il est la confrontation de deux monologues qui cherchent à cohabiter. » [ou à se culbuter...] (Cité par Robert Lévesque, op. cit., p. 58-59.)

Dans ce texte porté uniquement par trente-six répliques, j'ai été particulièrement frappé à la fin du spectacle par la réplique du client, la trente-deuxième :

« [...] Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'amour. [...] un homme meurt d'abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d'une lumière à une autre lumière, et il dit : donc, ce n'était que cela. » (p. 60)

À tout seigneur, tout honneur, le mot de la fin !

« Si un chien rencontre un chat par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu'il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu'ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser - ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face - non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l'on se voit de loin, où l'on s'entend marcher, un lieu qui interdit l'indifférence, ou le détour, ou la fuite - ; lorsqu'ils s'arrêtent l'un en face de l'autre, il n'existe rien d'autre entre eux que de l'hostilité, qui n'est pas un sentiment, mais un acte, un acte d'ennemis, un acte de guerre sans motif.

Le premier acte de l'hostilité, juste avant le coup, c'est la diplomatie, qui est le commerce du temps. Elle joue l'amour en l'absence de l'amour, le désir par répulsion. Mais c'est comme une forêt en flammes traversée par une rivière : l'eau et le feu se lèchent, mais l'eau est condamnée à noyer le feu, et le feu forcé de volatiliser l'eau. L'échange des mots ne sert qu'à gagner du temps avant l'échange des coups, parce que personne n'aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. Selon la raison, il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu'il y ait encore de la place pour la raison. » Bernard-Marie Koltès, Prologue, Paris, Éditions de Minuit, 1991. (Citation tirée du programme.)

9,5/10 "Dans la solitude des champs de coton", Bernard-Marie Koltès, Brigitte Haentjens, Sébastien Ricard, Hugues Frenette, "Dramaturgie française", Sibyllines, "Usine C"

lundi 5 février 2018

NOUS SOMMES LES AUTRES / Film réalisé par Jean-François Asselin

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 5 février 2018

Nous sommes les autres, Québec, Canada, 2017, 110 minutes. R. : Jean-François Asselin ; Sc. : Jean-François Asselin, Jacques Drolet.

Premier long métrage de Jean-François Asselin, ce thriller psychologique met en scène un formidable trio d'acteurs : Pascale Bussières, Jean-Michel Anctil, dans un rôle dramatique aux antipodes de ses talents d'humoriste,  Émile Proulx-Cloutier, comédien-chanteur aux multiples facettes, fantastique caméléon.

D'inspiration rimbaldienne (Je est un autre), Nous sommes les autres est à moitié réussi, à moitié raté. Difficile de croire, en effet, à un scénario truffé d'invraisemblances, qui navigue à vue entre le réalisme et le fantastique, qui ne réussit pas à s'ancrer dans un univers plausible, qui fait parfois rire aux mauvais moments.

Frédéric Venne, jeune architecte « désespéré et prêt à tout », est appelé à remplacer le renommé Alexandre Picard, disparu mystérieusement, et à présenter au nom de ce dernier un projet architectural novateur pour la future Cité des Arts, dans le Vieux-Port de Montréal, embrigadé par Myriam Lambert, l'amante de Picard, manipulatrice à souhait. Robert Laplante, expert en sinistres, également séduit par Myriam Lambert, fait enquête afin de retrouver le fameux Picard, mettant en péril son existence familiale et professionnelle bien calibrée.

Le volet architectural est très bien rendu, dans une atmosphère onirique et ludique, tout comme le questionnement identitaire des héros, décuplé dans de nombreux jeux de miroirs et de photographies percutantes, trouvailles visuelles et scénaristiques réussies qui jalonnent le parcours des personnages principaux, interprétés brillamment par Émile Proulx-Cloutier et Jean-Michel Anctil. Le personnage de Myriam Lambert apparaît moins crédible, même si Pascale Bussières réussit presque à nous convaincre de sa véracité.

Un film qui se laisse néanmoins regarder avec plaisir, servi par des dialogues savoureux qui révèlent un talent plus que prometteur.

7/10 "Nous sommes les autres", Jean-François Asselin, "Thriller psychologique","Drame québécois", Émile Proulx-Cloutier, Pascale Bussières, Jean-Michel Anctil, Architecture



lundi 29 janvier 2018

LE JEUNE KARL MARX / Film réalisé par Raoul Peck

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 29 janvier 2018

Le Jeune Karl Marx, France, Allemagne, Belgique, 2016, 118 minutes. R. : Raoul Peck ; Sc. : Raoul Peck, Pascal Bonitzer, Pierre Hodgson.

Fiction documentaire, cet imposant film de Raoul Peck, réalisateur de I Am Not Your Negro et de Lumumba, la mort d'un prophète, conduit le spectateur dans un passé (le milieu du XIXe siècle) étrangement semblable à notre présent.

« [...] une époque - 1844-1848 - à laquelle la nôtre ressemble beaucoup sans nécessairement le savoir : constat d'une iniquité grandissante de l'organisation sociale, recherche d'une réponse politique tant au vieil ordre monarchique qu'au rouleau compresseur du capitalisme industriel. Soit une révolution en marche. » Jacques Mandelbaum, « La horde sauvage de la révolution », Le Monde, 26 septembre 2017.

Une reconstitution historique qui en met plein la vue, des capitales européennes qui plongent littéralement le spectateur dans l'Histoire (Cologne, Manchester, Paris, Bruxelles, Londres, Ostende), tout concourt à rendre digestes les nombreuses scènes didactiques qui recréent les discussions philosophiques, économiques, politiques, sociales, prélude au Manifeste du Parti communiste (1848) et au Capital (1867).

En réalité, Karl Marx (1818-1883) est loin d'être le seul protagoniste majeur dans ce récit. En ce sens, le titre est quelque peu trompeur. En effet, Friedrich Engels (1820-1895), philosophe et grand ami de Marx, joue un rôle essentiel à ses côtés, tout comme, à un degré moindre, les autres figures historiques de cette époque.

« Le film, à cet égard, nous montre la rapide conquête du pouvoir que vont mener, par leur science de la dialectique et de la stratégie, Marx et Engels au sein même du camp socialiste dont ils ont, à un moment ou à un autre, partagé le combat. Contre Bruno Bauer et les hégéliens de gauche, ces philosophes teintés d'idéalisme. Contre l'anarchisme de Proudhon et son refus de la révolution violente. Contre la prédication lyrique d'un Wilhelm Weitling, l'un des fondateurs de la Ligue des justes que Marx et Engels transformeront, précisément, en Ligue communiste. » Jacques Mandelbaum, op. cit.

Une galerie de personnages, incarnés avec talent et passion par des comédiens et des comédiennes (entre autres les interprètes de Jenny von Westphalen, l'épouse de Marx, et de Mary Burns, l'épouse d'Engels) peu connus au Québec (sauf Olivier Gourmet dans le rôle de Pierre-Joseph Proudhon), un kaléidoscope de scènes mettant en lumière les fileuses de Manchester et les ouvriers, bref, un film à voir pour mieux comprendre cette grande figure du socialisme, ce « Juif athée socialiste », que fut Karl Marx.

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer ». Karl Marx, dans les Thèses sur Feuerbach, thèse XI. (Wikipédia)

9/10 "Le Jeune Karl Marx", Raoul Peck, Karl Marx, Friedrich Engels, Pierre-Joseph Proudhon, "Fiction documentaire", "Film politique", "Manifeste du Parti communiste", "Film historique"

dimanche 28 janvier 2018

LA FAISEUSE D'ANGES / Camilla Läckberg


La Faiseuse d'anges, Arles, Actes Sud, coll. « Actes noirs », [2011] 2014, 437 p. Traduit du suédois par Lena Grumbach : Änglamakerskan.

Évoluant entre deux époques, 1974 et 2004, les personnages de ce polar  nous apparaissent familiers : familles dysfonctionnelles, couples en crise, policiers que nous retrouvons d'un roman à l'autre, ainsi que le couple Erica Falck (écrivaine) et Patrik Hedström (inspecteur de police).

Parallèlement, tout comme dans La Sorcière (2017), les descendants de la faiseuse d'anges progressent tout au long du récit et du XXe siècle, miroir trompeur dans lequel se reflètent les personnages contemporains.

« Pâques 1974. Sur l'île de Valö, aux abords de Fjällbacka, une famille disparaît sans laisser de trace. La table est soigneusement dressée pour le repas de fête, mais tout le monde s'est volatilisé. Seule la petite Ebba, âgée d'un an, erre, en pleurs, dans la maison abandonnée. » (Quatrième de couverture)

Si la prémisse est emballante, l'auteure semble nous donner rapidement des clés pour résoudre l'énigme, à notre grand regret. Mais elle ne fait que nous rouler dans la farine, avec beaucoup de finesse et d'inventivité.

9/10 Camilla Läckberg, "La Faiseuse d'anges", "Polar suédois", "Roman policier scandinave"
 


vendredi 26 janvier 2018

LA GRANDE LIBRAIRIE / Émission littéraire hebdomadaire / 21 septembre 2017

La Grande Librairie, émission littéraire hebdomadaire produite et animée par François Busnel depuis septembre 2008, est diffusée sur les ondes de France 5 le jeudi soir et rediffusée sur les ondes de TV 5 le dimanche matin. Durée : 120 minutes (90  minutes sans les publicités). Tous les épisodes sont disponibles sur You Tube.

Cette excellente émission, unique en son genre, est l'une des très rares émissions littéraires à donner le goût de la lecture, à donner envie de lire presque tous les livres qui y sont présentés par leurs auteurs. Habituellement, quatre écrivains sont invités pour parler de leur dernière parution et à interagir avec les autres invités à partir d'un thème commun.

Ainsi, le 21 septembre 2017, l'émission à laquelle participaient Érik Orsenna, Michel Onfray, Kaouther Adimi et Frédéric Gros portait sur l'Insoumission, sur la Résistance par les livres, sur la Résistance des mots.

Dans la deuxième partie de l'émission, deux autres écrivaines étaient invitées à rejoindre le plateau : Delphine Minoui et Asli Erdogan. Journaliste et reporter au Moyen-Orient, Delphine Minoui a reçu, en 2006, le Prix Albert-Londres pour une série d'articles sur l'Irak. Son dernier ouvrage, Les Passeurs de livres de Daraya, relate l'incroyable résistance d'une quarantaine de jeunes Syriens pris au piège dans la ville de Daraya pendant quatre ans, bombardée par l'aviation de Bachar Al-Assad. Par hasard, ces jeunes, âgés entre 21 et 30 ans, découvrent, sous les décombres, une bibliothèque secrète. Eux qui lisent à peine se mettent à recueillir et à rassembler tous les ouvrages qu'ils peuvent trouver dans les décombres des maisons détruites. Ils réussissent ainsi à réunir plus de 15 000 livres dans un lieu secret et à pouvoir survivre et renaître grâce au pouvoir des mots et des univers trouvés. À l'automne 2016, la ville est évacuée et la bibliothèque est détruite par les djihadistes.

« Les livres sont une arme de destruction massive. »

« Résistance des mots même quand ils sont condamnés à l'oubli. »

Asli Erdogan, romancière turque et femme engagée, lors de la purge qui suit le coup d'État raté en 2015, est envoyée en prison pendant quatre mois pour propagande contre l'État et pour incitation au terrorisme (nombreux ouvrages et textes qui dénoncent le génocide arménien et qui défendent les droits des Kurdes, ainsi que la liberté d'expression). À la fin d'octobre 2017, elle devait passer à nouveau devant un tribunal, risquant une peine de prison à vie. Son dernier ouvrage, Le silence même n'est plus à toi, est un recueil d'articles parus dans un journal pro-kurde. La force tranquille de cette icône de la résistance et de l'insoumission, sa volonté inébranlable de poursuivre son travail d'écriture en Turquie, et non pas en exil, constituent un témoignage poignant et bouleversant, qui redonne tout leur sens à l'importance et à la nécessité des mots et des livres.

Un rendez-vous à ne pas manquer sur You Tube :

Première étape : la grande librairie - you tube


Deuxième étape : dans rechercher, inscrire la grande librairie 21 septembre 2017.

C'est à partir de la cinquante-cinquième minute que vous pourrez voir et entendre les témoignages de Delphine Minoui et d'Asli Erdogan. Cela dit, vous pouvez aussi écouter la première partie qui porte sur le fabuleux fabuliste Jean de La Fontaine et sur Henry David Thoreau, ainsi que sur la désobéissance.

Un grand moment de télé !

10/10 "La Grande Librairie", François Busnel, Delphine Minoui, Asli Erdogan, "Les Passeurs de livres de Daraya", "Le silence même n'est plus à toi", "Émission littéraire", Désobéir, Insoumission, Résistance, Jean de La Fontaine, Henry David Thoreau, Érik Orsenna, Michel Onfray, Kaouther Adimi, Frédéric Gros


jeudi 18 janvier 2018

TENEBRA ROMA / Donato Carrisi

Tenebra Roma, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Noir », [2016] 2017, 303 p. Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza : Il Maestro Delle Ombre.

Né en 1973, Donato Carrisi est l'auteur du Chuchoteur, polar qui a reçu quatre prix littéraires en Italie et qui a été traduit dans vingt pays. Si ses six romans suivants (ceux que j'ai lus du moins) n'atteignent pas la quintessence de ce premier roman, il n'en demeure pas moins un auteur à lire et à suivre.

Tenebra Roma met à nouveau en scène Marcus, « chasseur des ténèbres », pénitencier amnésique qui a le don de déceler les forces maléfiques, au service du Tribunal des âmes de la Sainte-Église catholique (voir aussi Le Tribunal des âmes et Malefico).

Si les aventures de Marcus frôlent constamment l'invraisemblable, l'écriture, le décor (Rome et la Cité vaticane), les personnages, le décorum religieux font en sorte de retenir le lecteur et de lui faire passer un bon moment.

7,5/10 "Tenebra Roma", "Il Maestro Delle Ombre", Donato Carrisi, "Polar italien"

samedi 13 janvier 2018

APRÈS LA CHUTE / Dennis Lehane


Après la chute, Paris, Payot & Rivages, 2017, 457 p. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet :  Since We Fell.

Né en 1965, Dennis Lehane, Américain d'origine irlandaise, est l'auteur de nombreux romans policiers dont quatre ont été adaptés au cinéma : Mystic River, Gone, Baby Gone, Shutter Island et Ils vivent la nuit. Ses cinq premiers romans mettent en scène un couple de détectives privés amoureux, Kenzie et Gennaro, sur fond d'humour noir.

Une autre série de romans policiers historiques met en lumière le clan Coughlin et les forces policières de la ville de Boston après la Première guerre mondiale : Un pays à l'aube, Ils vivent la nuit et Ce Monde disparu.

Ce nouveau thriller psychologique tient de la veine mystérieuse de Shutter Island. Si l'écriture « musicale » de Lehane est toujours efficace (tout le roman s'appuie sur le standard de jazz Since I Fell For You, composé en 1945), malheureusement, les ficelles sont grosses et les couleuvres difficiles à avaler...

Divisé en trois parties : Rachel dans le miroir 1979-2010 ; Brian 2011-2014 ; Rachel dans le monde 2014, ce roman tarde à prendre son envol, alourdi par une première partie laborieuse. La suite apparaît pour le moins rocambolesque.

7/10 Dennis Lehane, "Après la chute", "Since We Fell", "Since I Fell For You", "Roman policier américain", "Thriller psychologique"

mardi 9 janvier 2018

LA SORCIÈRE / Camilla Läckberg

La Sorcière, Arles, Actes Sud, coll. « Actes noirs », 2017, 700 p. Traduit du suédois par Rémi Cassaigne : Häxan.

Dixième volet de la série Fjällbacka (petit port de pêche où Ingrid Bergman a souvent séjourné et lieu de naissance de l'auteure, en 1974), mettant à nouveau en vedette le couple marié Erica Falck (écrivaine) et Patrik Hedström (inspecteur de police).

Échelonné sur trois époques, ce roman policier demande une lecture continue, car vous risquez, après quelques jours d'abstinence, de ne plus vous y retrouver entre les noms des lieux et des personnages, d'une époque à l'autre : 1671-1672 (Bohuslän) (celle de la sorcière éponyme) ; 1985 : l'Affaire Stella Strand ; 2015 : l'Affaire Linnea Berg. Ces deux fillettes de quatre ans, à trente ans d'intervalle, seront tour à tour assassinées et abandonnées dans un étang, toutes les deux vivant dans la même ferme, à des époques différentes, bien entendu.

Parallèlement à cette enquête, Marie et Helen, adolescentes de treize ans en 1985, alors reconnues coupables du meurtre de Stella, se retrouvent à Fjällbacka en 2015, Marie, star hollywodienne, pour y interpréter dans un film le personnage d'Ingrid Bergman, alors qu'Helen n'a jamais quitté cette ville, le tout pimenté d'immigrants syriens qui cherchent à s'installer et à refaire difficilement leur vie en Suède.

Un peu compliqué, un peu lourd, pour le moins prévisible que tout cela, d'autant plus que la première époque, à part justifier le titre de l'oeuvre, n'apporte rien à cette enquête et répète sensiblement ce que beaucoup d'autres ont écrit sur la sorcellerie et le traitement réservé aux femmes trop libres et trop intelligentes...

Bref, ce n'est pas le meilleur des ouvrages de Camilla Läckberg. Je vous recommande plutôt Le Dompteur de lions, publié en 2016, toujours chez Actes Sud.

8/10 Häxan, "Polar suédois", "Roman policier scandinave"



vendredi 5 janvier 2018

UN PERSONNAGE DE ROMAN / Philippe Besson

Un personnage de roman, Paris, Julliard, 2017, 247 p.

Philippe Besson, auteur de dix-sept romans, revient sur les neuf mois de campagne qui ont précédé la conquête de l'Élysée par Emmanuel Macron. 

« Je connaissais Emmanuel Macron avant qu'il ne se décide à se lancer dans l'aventure d'une campagne présidentielle. Et quand il m'a exprimé son ambition d'accéder à l'Élysée, j'ai fait comme tout le monde : je n'y ai pas cru.

J'ai pensé : ce n'est tout simplement pas possible.


Pourtant, au fil des mois, au plus près de lui, de son épouse Brigitte et de son cercle rapproché, sur les routes de France comme dans l'intimité des tête-à-tête, j'ai vu cet impossible devenir un improbable, l'improbable devenir plausible, le plausible se transformer en une réalité.


C'est cette épopée et cette consécration que je raconte. Parce qu'elles sont éminemment romanesques et parce que rien ne m'intéresse davantage que les personnages qui s'inventent un destin. »


(Quatrième de couverture)

La politique lue comme un roman... D'emblée, je dois avouer ma fascination pour le personnage d'Emmanuel Macron, cet Eugène de Rastignac (personnage d'Honoré de Balzac), qui a mouché tous ses adversaires dans la course à la présidence française, après avoir créé la République En Marche !,
parti politique social-libéral français lancé le 6 avril 2016.

Entre « la zénitude et la coolitude » (p. 119), l'éventail des opinions, entre partisanerie, opposition radicale, indifférence et méfiance, est très vaste. Peu importe ce que l'on pense d'Emmanuel Macron, l'homme politique, il n'en a pas moins fait bouger les lignes républicaines d'une France qui semblait jusqu'ici inamovible, engoncée dans ses traditions. Le temps nous dira si ce « bal des faux culs » (p. 115) (pour parler des politiciens en général) se terminera sur un faux-pas.

« [...] les onze candidats à l'élection présidentielle publient leur déclaration de patrimoine. Où l'on apprend que les trois champions de la défense des « petites gens » et de l'incarnation de la « France réelle », c'est-à-dire Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan, sont les plus fortunés et qu'Emmanuel M., supposé candidat de l'argent et suppôt de la finance mondialisée, fait figure de parent pauvre. » (p. 174-175)

J'ai beau avoir suivi cette campagne électorale et en connaître les résultats, j'ai pris un grand plaisir à me replonger dans ce récit où Emmanuel Macron apparaît plus grand que nature, plus « jupitérien » que jamais. Et ça se lit comme un roman...

« Décidément, [...] cet homme-là est un personnage de roman. Celui qui incarne l'ambition dans les récits d'aventures et d'action, celui qui cherche à affronter le monde dans le roman réaliste, celui qui, soumis aux élans et aux affres de la passion, s'invente un destin dans le grand mouvement du romantisme. » (p. 229)

Quelques perles macroniennes :

« Reconnaître les souffrances des uns se fracasse sur celles des autres. » (p. 136)

« Le reste n'est même pas de la littérature. » (p. 115)

8,5/10 Emmanuel Macron, Philippe Besson, "Politique française", "République En Marche !" 

mardi 2 janvier 2018

LA SOIF / Jo Nesbo

La Soif, Paris, Gallimard, coll. « Série noire », 2017, 605 p. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier : Torst.

Heureuse lectrice, heureux lecteur qui ne connaissez pas encore les romans noirs de Jo Nesbo..., et surtout sa série avec l'inspecteur Harry Hole (une douzaine de titres), dont le terrifiant Bonhomme de neige, adapté récemment au cinéma (il vaut mieux le lire que le voir, semble-t-il...). Un conseil, commencez par le premier ouvrage, l'Homme chauve-souris, ce qui vous permettra de suivre l'évolution physique et morale de l'inspecteur, de ses collègues et de ses proches.

Né en 1960 à Oslo, Jo Nesbo fait mouche par son sens de l'intrigue, ses rebondissements imprévisibles, et surtout par un humour féroce et désopilant. Son héros, désormais instructeur à l'École de police, revient sur le terrain afin de tenter de résoudre la seule enquête non résolue de sa carrière, défié par le vampiriste qu'il avait capturé il y a plusieurs années, le tout sous la figure tutélaire d'Othello, drame shakespearien sur la jalousie et l'ambition.

« [...] Et la soif est comme un incendie, c'est pourquoi on parle de l'éteindre. Tant qu'elle n'est pas éteinte, elle continue de dévorer tout ce qu'elle touche. [...] » (p. 206)

Un thriller à dévorer !

 9/10 Jo Nesbo, "Thriller scandinave", Othello, William Shakespeare, "Polar norvégien"

samedi 30 décembre 2017

LES DÉSORDRES AMOUREUX / Marie Demers

Les Désordres amoureux, Montréal, Hurtubise, 2017, 253 p.

« La grande brûlée des sentiments » sévit à nouveau dans ce deuxième « roman » (lire mon blogue du 24 juin 2017, à propos de In Between). L'auteure-narratrice, « Marianne le météorite d'émotions ? » (p. 127) (qui s'appelait Ariane dans le premier roman...), poursuit sa quête amoureuse, au Québec et en Colombie, sa re-conquête d'elle-même.

Autant Ariane apparaissait révoltée contre ses proches, à la suite du décès prématuré de son père, autant Marianne est ici entièrement habitée, hantée par l'écriture et par ses amours impossibles.

C'est l'écriture qui la sauve, qui lui permet de sur-vivre, qui donne à son autofiction une force que les événements racontés, banals en soi, n'auraient pas sinon.

« Parce que l'extase de l'écriture. [...] La découverte d'une solitude tellement habitée. » (p. 187)

Les dialogues, l'utilisation fréquente d'expressions anglaises et espagnoles, un humour noir, un cynisme sans failles, face aux autres et envers elle-même, conjugués à une déconstruction du temps et de l'espace, tout cela concourt à donner un ton unique aux mésaventures de Marianne, serveuse et amoureuse éconduite, à la recherche d'un bonheur utopique, qui n'en dénonce pas moins, mine de rien, le sexisme et le machisme ambiants.

« [...] J'avais peur. Le bonheur comme danger supplémentaire. Je le perdrais encore. Avant de le retrouver.

Le trouver et le perdre. À l'infini. » (p. 250)

Si l'autofiction littéraire constitue un genre en voie de saturer les rayonnages, tant au Québec que dans la francophonie, n'hésitez pas pourtant à plonger dans les deux premiers « romans » de Marie Demers, pour le plaisir de découvrir une écriture jeune (l'auteure est née en 1986), féroce, révoltée, imprégnée d'émotion et de réflexion, sans compromis, et pour le plaisir de découvrir une véritable écrivaine.

« [...] j'autofictionne seulement. Je m'écris. [...] C'est un « moi » rêvé, réinventé. Parfois plus nuancé, parfois extravagant et fou. » (p. 186)

« [...] Ce pouvoir de fabriquer de l'universel à base d'intime. [...] » (p. 114)

P.S. À la page 190, l'auteure attribue à tort à Guy de Maupassant la paternité d'On ne badine pas avec l'amour d'Alfred de Musset. Étonnant pour une diplômée de l'UQÀM en études littéraires et pour un éditeur qui dormait sans doute au gaz...

P.S. 2 La photo de Marie Demers a été prise par Hugo-Sébastien Aubert, La Presse.

9/10 Marie Demers, Autofiction, "Roman québécois", "In Between"