lundi 8 avril 2019

LES FRÈRES SISTERS / Film réalisé par Jacques Audiard

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 8 avril 2019


Les Frères Sisters (The Sisters Brothers), France-Espagne-Roumanie-États-Unis, 2018, 121 minutes. R. : Jacques Audiard ; Sc. : Jacques Audiard et Thomas Bidegain, d'après le roman éponyme du Canadien Patrick deWitt (Actes Sud / Alto, 2012).







César 2019 (Édition 44) :

César du meilleur réalisateur : Jacques Audiard
César de la meilleure photographie : Benoît Debie
César du meilleur son : Valerie De Loof, Cyril Holtz, Brigitte Taillandier
César des meilleurs décors : Michel Barthélémy

Lumières de la presse étrangère 2019 (Édition 24) :

Meilleur film
Meilleur réalisateur : Jacques Audiard
Meilleure photographie : Benoît Debie

Festival du cinéma américain de Deauville 2018 (Édition 44) :

Prix du 44ème Festival de Deauville

1851. De l'Oregon à la Californie, une traque implacable, une chevauchée pathétique, un idéalisme pré-socialiste, une utopie cauchemardesque, un western parodique, à nul autre pareil. Réalisateur de films marquants, tels le Prophète, De rouille et d'os, Regarde les hommes tomber, etc., Jacques Audiard ne démérite aucunement en s'aventurant dans des territoires inhabituels, soignant particulièrement le scénario et les dialogues, caustiques, cyniques et humoristiques.

« Deux redoutables tueurs à gages, Eli Sisters (John C. Reilly) et Charlie Sisters (Joaquin Phoenix) chevauchent [...] l'Ouest américain [...]. Leur but est de régler son compte à Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), chimiste malin qui a inventé une formule secrète [facilitant la recherche et la récolte d'un métal précieux, l'or]. Warm conserve par-devers lui la mirifique formule [...] pour l'édification d'une cité socialiste et égalitaire, implantée à Dallas [...]. (Jacques Mandelbaum, « Les frères Sisters » : Jacques Audiard sur les terres du western », Le Monde, 18 septembre 2018.)

Bras armés du Commodore, commanditaire de la poursuite de Warm, les frères Sisters sont précédés par le détective John Morris (Jake Gyllenhaal), chargé de les renseigner sur les déplacements du chimiste et de se rapprocher de celui-ci. L'intérêt du film tient dans le déroulement parallèle de ces deux couples, qui finiront par se rejoindre, dans la relation fraternelle, évolutive, au fil des nombreux échanges entre Eli et Charlie, liés par un lourd passé familial et par les nombreuses épreuves qu'ils devront traverser pour s'affranchir d'une violence et d'une cupidité morbides et mortifères.

Servi par quatre fabuleux interprètes, par des dialogues brillants, une photographie qui rend palpable toute la noirceur et la terreur de la nuit, la beauté de ces vallées et de ces falaises ocres, rouges du sang de la terre et des hommes, par une musique enveloppante, une fin atypique et parodique, ce film est à voir, sur grand écran de préférence.

Un tout petit bémol : l'usage du terme « putain » dans la version française, pour le moins anachronique et déplacé dans la bouche de Charlie...

9,5/10 Jacques Audiard, Patrick deWitt, Western, Fraternité, Socialisme, Utopie, "Les Frères Sisters", "The Sisters Brothers"


lundi 1 avril 2019

FAHRENHEIT 11/9 / Film réalisé par Michael Moore

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 1er avril 2019

Fahrenheit 11/9, États-Unis, 2018, 128 minutes. R. et Sc. : Michael Moore.

« Le 9 novembre 2016, Donald Trump est élu 45ème Président des États-Unis. [...] Comment l'Amérique en est arrivée là et comment peut-elle s'en sortir ? Ce nouveau brûlot dresse un portrait au vitriol de l'époque dans laquelle nous vivons et appelle à la résistance contre Trump. » (allocine.fr)

Si Michael Moore avait choisi un exergue, cela aurait pu être :

« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate. »

Dante Alighieri, Divine Comédie, Chant III : Porte et vestibule de l'Enfer (Entrée de Dante et de Virgile en Enfer).

Ce film suscite, en effet, une grande désespérance, d'autant plus que l'exercice du pouvoir par Trump pendant les deux dernières années confirme amplement les craintes et les dénonciations de ses opposants, sans compter son désir d'obtenir un deuxième mandat...

S'il est certain que Moore noircit à dessein le tableau, n'épargnant aucun camp, aussi bien les grands médias que les démocrates et les républicains, tous responsables de l'état de déliquescence des États-Unis, il n'en demeure pas moins que les propos tenus par ces « politichiens » donnent froid dans le dos. L'exemple le plus éclairant est celui de Barack Obama, sur les lieux de la tragédie de Flint, au Michigan, qui plombe littéralement les attentes de la population, empoisonnée sciemment, pendant des années, par une eau impropre à la consommation. Tous ces personnages manipulateurs, imbus d'eux-mêmes, au service de leurs propres intérêts et de l'argent-roi donnent la nausée.

Et qui se rassemble s'assemble... Il faut voir ces foules de blancs « red necks » invectiver des femmes noires ou musulmanes, les frapper à coups de poing pour les extirper de leurs assemblées. Dégoûtant !

Bref, il faut avoir le coeur solidement accroché pour ne pas quitter la salle. Heureusement, quelques figures d'intellectuels, de femmes médecins et, surtout, de jeunes étudiants engagés dans l'action nous laissent entrevoir un avenir meilleur, si les forces obscurantistes, alliées à la National Rifle Association, ne les broient pas auparavant...

En ce qui concerne l'objet filmique lui-même, les nombreuses enquêtes de terrain menées par Moore forment un kaléidoscope étourdissant, qui peut parfois donner le tournis et s'égarer dans des zones grises (la relation de Trump avec sa fille Ivanka, le parallèle entre Trump et Hitler, sa propre mise en scène de l'arrosage de la pelouse du gouverneur du Michigan, par exemple). Il faut toutefois lui reconnaître un grand courage, une ténacité hors du commun et un activisme interpellant et intelligent.

« [...] une petite lueur d'espoir ?

Ne me parlez pas d'espoir - j'emmerde l'espoir ! [...]

L'espoir, c'est la passivité. L'espoir vous donne le droit de laisser quelqu'un d'autre se remonter les manches. [...] L'espoir, et l'endormissement qu'il engendre, sont justement ce qui nous a mis dans une situation aussi désastreuse. C'est la solution des paresseux et des impuissants.

Ce n'est pas de l'espoir qu'il nous faut. C'est de l'action ! »

Matthew Jacobs, « « Fahrenheit 11/9 » : Michael Moore nous explique pourquoi il veut faire tomber Donald Trump avec son nouveau documentaire », Huffington Post, 9 août 2018.

9/10 Donald Trump, Michael Moore, "Fahrenheit 11/9", Documentaire, "Politique américaine", Barack Obama







jeudi 28 mars 2019

ASTA / Jon Kalman Stefansson


Asta. Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, [2017] 2018, 491 p.

Traduit de l’islandais par Éric Boury : Saga Àstu. Hvert fer madur ef pad er engin leid ut ur heiminum ?

Si vous croyez que les auteurs et « autrices » islandaises baignent dans le roman noir et le polar, vous avez grandement raison. Toutefois, ce n'est pas toujours le cas, comme le démontre ce grand roman d'amour qui couvre le vingtième siècle et qui décrit le passage d'une société agricole traditionnelle à une société moderne, profondément marquée par l'occupation militaire américaine lors de la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur, né à Reykjavik en 1963, a publié son premier roman en 1997, L'Été derrière la montagne. Entre 2010 et 2013, une trilogie romanesque : Entre ciel et terre, La Tristesse des anges et Le Cœur de l’homme. En France, son roman, D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard, 2015), a reçu le prix Millepages, a été élu Meilleur livre étranger 2015 Lire et a été finaliste du prix Médicis étranger.

« Jon Kalman Stefansson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Asta et de Josef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur. » (4e de couverture)

Des histoires d'amour, certes, ponctuées par six lettres d'Asta, mais avant tout une aventure littéraire hors du commun. L'auteur-narrateur, qui intervient fréquemment dans la trame du récit, utilise ses créatures comme des pions dans un jeu d'échecs, les déplace d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, déstabilise le lecteur, l'obligeant à coller aux personnages, aux atmosphères, quitte à s'abandonner dans ses filets. N'ayez crainte, si l'auteur s'amuse à dérouter son lecteur, il ne l'abandonne pas pour autant, mais ce dernier doit s'attendre à être souvent dérouté, à faire confiance, quitte à ne pas tout saisir ni comprendre, mais l'illumination viendra...


« Il est impossible de raconter une histoire sans s’égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois – car nous vivons en même temps à toutes les époques. J’ai commencé par vous raconter l’histoire de Helga et de Sigvaldi quand ils étaient jeunes, heureux et qu’ils avaient une table massive et solide dans leur cuisine. Puis des choses sont arrivées. […] 

Et maintenant, la fin approche. Parce que tout ce qui a un jour commencé doit un jour finir – voilà pourquoi une des cordes de la vie est tissée dans la mélancolie. Adieu, joli malheur ! » (p. 463)


MISCELLANÉES

« Peut-être que toute chose, qu’il s’agisse de la vie, du temps ou de l’existence, est avant tout une question de point de vue. » (p. 61)

« Parfois, certains jours, certains soirs, certaines nuits, cet endroit est si beau qu’on dirait que Dieu s’apprête à descendre sur terre pour sceller un pacte avec les hommes et les bêtes. » (p. 63)

« Et n’oublie pas, il est impossible de vivre sans faire de bêtises, nous en faisons tous à un moment ou à un autre, parfois, nous faisons souffrir ceux qui nous sont chers. Ce n’est pas à cela qu’il faut nous juger, mais à la manière dont nous réparons le mal que nous avons commis. Sois toi-même, et entièrement, il n’y a que comme ça qu’on peut marcher la tête haute, quelle que soit la manière dont les choses finissent. » (p. 109)

« La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ? » (p. 166)

« La mort ne comprend rien. C’est ce qui la rend aussi impitoyable. » (p. 227)

« « Face au jour qui, véloce, décline, les tourments t’enseigneront que les hommes connaissent amour, deuil, larmes et douleur. » » (p. 317)

« Car le temps passe et la mort tient toujours l’autre bout de la ligne. » (p. 352)

« […] celui qui ne peut pas travailler ne saurait s’enfuir. » […] Car certains travaillent pour se fuir eux-mêmes. » (p. 361)

« Se peut-il que, parfois, le bonheur soit votre malheur ? » (p. 422)

« « J’avoue que ça m’a donné le vertige. Toutes ces vies et ces destinées. Savoir que tant de choses sont advenues et, dans une certaine mesure, tout près de moi, sans que j’en aie le moindre soupçon. Penser à tous ces destins dont on ne sait rien, à ces histoires qu’on ignore et dont on n’entendra peut-être jamais parler. J’ai l’impression que le monde s’est agrandi d’un coup. » » (p. 438)

9,5/10 Jon Kalman Stefansson, Asta, "Roman islandais", "Roman d'amour"

lundi 25 mars 2019

LA CHUTE DE L'EMPIRE AMÉRICAIN / Film réalisé par Denys Arcand

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 25 mars 2019

La Chute de l'empire américain, Québec, Canada, 2018, 130 minutes. R. et Sc. : Denys Arcand.

À mi-chemin entre Les Ripoux, comédie réalisée par Claude Zidi en 1984, mettant en vedette Philippe Noiret et  Thierry Lhermitte, et la série télévisée québécoise en 50 épisodes Les Bougon, c'est aussi ça la vie !, écrite par François Avard et Jean-François Mercier, réalisée par Alain Desrochers, le film d'Arcand en prend le contrepied. Ce ne sont plus les policiers ni les laissés pour compte du capitalisme qui sont véreux, mais bien les différents acteurs sociaux : politiciens, avocats, financiers, bandes criminelles, etc.

La Chute de l'empire américain a suscité chez moi des réactions partagées, mitigées. Autant la qualité des dialogues, leur tranchant, leur mordant, leur causticité, leur ironie « socratique » me sont apparus percutants et hilarants, autant le scénario échevelé du braquage et de l'enquête policière m'a semblé cousu de fils blancs, réducteur, de même que les principaux personnages iconiques : la putain au grand coeur, le docteur ès philosophie en livreur coursier, le motard repenti, le fiscaliste des paradis fiscaux en amoureux transi, le chef de bande des Noirs de Montréal-Nord, peu crédible avec son grigri, et ses acolytes aussi talentueux qu'une bande de pieds-nickelés, sans oublier le couple d'inspecteurs, toujours en retard d'un train.

Si le spectateur est prêt à passer par dessus toutes ces outrances et ces caricatures grossières, il passera un bon moment, surtout que Arcand a l'art de diriger ses acteurs et de les rendre attachants, en dépit ou à cause de leurs défauts : Rémy Girard en motard repenti, devenu à sa sortie de prison spécialiste en placements financiers ; Pierre Curzi, maître Taschereau, spécialiste des paradis fiscaux, suave et cauteleux à souhait ; Alexandre Landry, le jeune héros prêt à donner sa chemise aux plus démunis ; Maripier Morin, Aspasie, escorte de luxe, belle à mourir, qui tombera amoureuse du jeune héros naïf et l'initiera aux choses de la vie ; Louis Morissette, inspecteur Pete LaBauve (qui se cache sous ce nom saugrenu ?), sans compter toute une bande de « joyeux » itinérants...

Comédie policière qui se voudrait chronique sociale ? C'est là où le bât blesse. Ces itinérants trop propres et gentils, que la Providence, sous les traits de notre trio d'enfer (l'ex-motard, l'ex-excorte et l'ex-livreur), comblera de sa divine générosité, sont peu crédibles, même si apparaissent, en caméo, quelques figures tragiques, personnifiées par de vrais itinérants, Inuits et Amérindiens. Malheureusement, Arcand ne fait qu'effleurer le sujet, leur réalité, la perte de leur autonomie et de leur culture.

La finale du film, saisissante, est une série de portraits de ces hommes et femmes qui défilent à l'écran, en nous regardant bien dans les yeux, qui nous renvoient à notre culpabilité historique, à notre responsabilité en tant que société et individu. Bien sûr, il s'agit ici d'une comédie policière, ne l'oublions pas, et non d'un documentaire ou d'un drame sociétal, qui aurait pu conduire La Maudite Galette (1972) dans un Joyeux Calvaire (1996), film sur l'itinérance, avec Benoît Brière et Gaston Lepage, que l'on retrouve à nouveau ici en itinérants.

C'est bien là l'angle mort de la Chute..., film moralisateur qui cherche à attirer l'attention sur le sort des itinérants, des plus « poqués » et des plus démunis d'entre eux, mais qui se retire sur la pointe des pieds...

7/10 Denys Arcand, "La Chute de l'empire américain", "Comédie policière", Itinérance

mercredi 27 février 2019

L'OEIL DU HIBOU. CARNETS 2001-2003 / André Major

L'Oeil du hibou. Carnets 2001-2003, Montréal, Les Éditions du Boréal, coll. « Papiers collés », 2017, 233 p.

J'ai déjà dit, ici [voir les blogues du 23 novembre 2016 et du 22 mars 2017], tout le bien que je pense, et de l'homme et de l'écrivain. En 2017, j'écrivais que je reviendrais bientôt sur la parution de ses derniers carnets [2001-2003]. Près de deux ans plus tard, je m'y attelle...

Je me souviens que j'attendais avec impatience leur publication. La première année lue (2001), trop rapidement, j'ai mis l'ouvrage de côté, n'étant pas dans les meilleures conditions pour cela.

Peu importe. Comme tout livre majeur, essentiel, ces carnets demeurent actuels, intemporels, bien que dûment datés.

CARNETS

« André Major a depuis toujours l'habitude de noter dans de petits carnets les menus événements personnels ou familiaux qui lui arrivent, les paysages humbles ou grandioses qu'il découvre au cours de ses promenades, les idées grandes et petites ou les souvenirs plus ou moins lointains qui lui traversent l'esprit comme des éclairs, et, bien sûr, ses impressions de lecture et telle ou telle phrase qui l'a frappé chez un de ses auteurs de prédilection. » (4e de couverture)

« Le carnettiste, ainsi qu'on appelle le preneur de notes [...]. » (p. 223) « Les carnets, du fait qu'ils se composent de fragments, n'exigent aucune continuité : l'auteur, comme son lecteur, peut y entrer et en sortir à sa guise. » (p. 194) « [...] tenir le registre de ses jours et de ses réflexions. » (p. 158)

JOURNAL INTIME

Le lecteur ne doit pas confondre « Journal intime » et « Carnets ».

« Un Journal qui se respecte ne peut être que d'outre-tombe. Les livres qu'on publie de son vivant, si provocants qu'ils paraissent, ne sont que des concessions. Un Journal est la mise en scène de l'impubliable sans masque. » (Philippe Muray, cité dans la Postface, Ultima necat I Journal intime 1978-1985, 2017, p. 582)

« J'ai [A. M.] tout de même retenu une pensée de Nietzsche, qui dit à peu près que beaucoup parler de soi peut être aussi une façon de se dissimuler. Ce paradoxe n'en est pas un pour l'auteur d'un journal ou d'un carnet. Car, bien qu'il en soit le centre névralgique, c'est une bien faible part de lui-même qui se dévoile tout au long de son parcours, comme autant de signes discrets n'ayant apparemment pas de rapport les uns avec les autres. » (p. 146)

« [Michel Polac, dans son journal,] parle de sa vie familiale et amoureuse avec un sans-gêne dont je serais bien incapable, non seulement par pudeur ou par crainte de blesser des proches, mais parce que l'écriture tend alors à se dispenser de ses habituelles exigences esthétiques au profit d'une prétendue vérité. » (p. 157) Le lecteur-voyeur ne disposera ainsi que de l'initiale du prénom des proches d'André Major, lui permettant d'approcher à pas feutrés les rares révélations touchant la vie affective et privée de celui-ci.

« L'écrivain qui ne puise que dans son propre fonds ne tarde pas à ressentir l'ennui que distille tout récit purement intime. C'est en reprenant à son compte le trésor d'autrui qu'il peut dépasser le stade de l'intimité, sans pour autant devenir étranger à lui-même. Il n'hésite plus à préférer au récit de lui-même l'anecdote savoureuse ou la moindre pensée porteuse d'une vérité, si modeste soit-elle. » (p. 29-30)

Bien qu'ils partagent un même savoir encyclopédique et une connaissance intime de la littérature et de ses grandes oeuvres, contrairement à Muray, qui ne retouche ou ne récrit pas son journal, Major, lui, revient sur ses fragments et ses annotations dix et treize ans plus tard. C'est donc à un véritable travail d'écriture qu'il se livre, alternant entre souvenirs et autofiction. « [...] c'est ainsi que je conçois l'écriture : comme un égarement - disons plutôt un vagabondage - d'où je reviens, l'esprit enfin allégé de ce qui s'y était déposé et sédimenté à mon insu, au cours d'une apparente disette. » (p. 48)

C'est véritablement dans la lecture, dans la littérature et l'écriture que le talent de Major jaillit avec fulgurance. Si, en 2001, la vie semble prendre le pas sur la littérature (achat d'un chalet à La Minerve, grossesse de sa fille, J., parution du Sourire d'Anton), les années suivantes regorgent de réflexions et d'analyses littéraires, mettant en valeur la littérature du monde entier. Moi qui me considérais comme « un bon lecteur », je suis effaré de mon ignorance face à tous ces auteurs « majeurs ».

« [...] je me rappelle que Gide se demandait ce qu'on peut raconter d'une lecture, surtout s'il s'agit moins d'informer le grand public que de s'adresser à quatre ou cinq cents lecteurs aux yeux desquels on apparaît comme un guide susceptible de les entraîner dans les chemins les moins fréquentés de la jungle littéraire. » (p.163) [Les italiques sont miens.]

« Toute lecture significative suppose qu'on a développé avec une oeuvre une familiarité en même temps qu'une résistance plus ou moins grande. Chose certaine, la patrie du lecteur se trouve là où il se sent compris, mais aussi là où il traverse des épreuves à sa mesure, comme dans n'importe quelle autre forme de coexistence. » (p. 81)

« La littérature - et ici je parle de la lecture autant que de l'écriture - est presque toujours une forme rêvée de fugue dans un ailleurs d'où l'on émerge avec le sentiment de pouvoir vivre autrement, vivre mieux. » (p. 140)

« [...] redonner à l'écriture son poids de vérité humaine. » (p. 227)

Indispensables compléments et compagnons, la ville et la campagne, en alternance, la marche, la flânerie, la cuisine, les voyages, qui alimentent l'homme de lettres, contrepoids indispensable à la réflexion et à la maturation littéraires.

« Lire et écrire, ne serait-ce que des notes prises au courant de la plume, cela m'est aussi indispensable que cuisiner ou marcher sans autre but que de laisser libre cours à mon imagination. » (p. 119)

« Et l'existence, pour quelqu'un de mon espèce, suppose la lecture et la conversation, la rêverie et la promenade, la cuisine et le bricolage, et même l'absence momentanée de tout cela. » (p.22)

« Je suis ainsi fait qu'après une semaine de vie citadine, j'éprouve le désir très vif de respirer l'air des montagnes et l'odeur de l'humus, de manipuler les objets ou les outils usuels, de même qu'après un séjour prolongé à la campagne, le désir me prend de retrouver l'atmosphère du quartier où j'habite [Ahuntsic-Cartierville], les épiceries arabes ou italiennes et ces autres objets auxquels je suis attaché autant qu'à ceux qui me servent au chalet. » (p. 210) [...] « C'est ainsi que je satisfais tantôt mon besoin de sauvagerie, tantôt celui de retrouver l'animation urbaine. » (p. 211)

Pour le lecteur et la lectrice qui se laisseront happer par la lecture de ces carnets, je ne puis que recommander chaudement la lecture des trois premiers carnets précédents, qui couvrent les années 1975 à 2000.

Le Sourire d'Anton ou l'adieu au roman. Carnets 1975-1992, publiés aux Presses de l'Université de Montréal, en 2001, Prix de la revue Études françaises 2001.

L'Esprit vagabond. Carnets 1993-1994, publiés aux Éditions du Boréal, en 2007.

Prendre le large. Carnets 1995-2000, publiés aux Éditions du Boréal, en 2012.

Ses prochains carnets, pour la période 2004-2008, s'intituleront : Les Pieds sur terre.
 
9,5/10 André Major, Carnets, "Journal intime", "Littératures étrangères", "Littérature québécoise",  Philippe Muray, Lecture, Écriture


 

lundi 25 février 2019

UNE COLONIE / Film réalisé par Geneviève Dulude-De Celles

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 25 février 2019

Une colonie, Québec, 2018, 143 minutes. R. et Sc. : Geneviève Dulude-De Celles. Prix Ours de cristal (Berlinade 2019), dans la section Generation Kplus, destinée à des films abordant des thèmes liés à la jeunesse.

« COLONIE. Ensemble des personnes originaires d'une même province, d'une même ville, qui habitent une autre région ou ville. [...] Groupe de personnes vivant en communauté. » (Le Nouveau Petit Robert, 1993)

Titre énigmatique, à première vue, qui renvoie à la fois à la cellule familiale de la jeune héroïne de douze ans, Mylia  (interprétée de façon attachante et troublante par Émilie Bierre), composée du père et de la mère (en voie de séparation), de la petite soeur Camille (là aussi jouée avec fantaisie et vérité par Irlande Côté) et d'une tante, Doudou, en opposition à l'institution scolaire (les étudiants du secondaire et, plus particulièrement, ceux de la classe de Mylia), mais aussi à l'opposition campagne / ville, communauté blanche / communauté autochtone. Chacun peut voir, dans ces oppositions, l'image d'une colonie à connaître, à apprivoiser, à intégrer ou à quitter...

Ce premier long métrage de fiction est une réussite sur tous les plans : scénarisation, réalisation, direction photo (Léna Mill-Reuillard et Étienne Roussy), montage (signé Stéphane Lafleur), jeu des jeunes comédiens. Pourtant, la glace était mince : scénario prévisible : récit initiatique, passage de l'enfance à l'adolescence, milieu scolaire turbulent et perturbant, découverte de la sexualité, racisme, etc. ; premier long métrage (scénarisé et réalisé par une jeune cinéaste) ; nombreux comédiens non professionnels.

Geneviève Dulude-De Celles a su éviter tous ces écueils en demeurant centrée sur le personnage de Mylia (elle aurait pu être la Vénus de Botticelli...), en jouant sur les nuances plutôt que sur la caricature. La jeune ingénue est plutôt bien accueillie et même prise en mains par les filles plus délurées de sa classe, Jimmy, le jeune Abénaki d'Odanak, n'est pas le souffre-douleur de la classe, mais s'exclut plutôt lui-même de cette communauté blanche, ignorante de la véritable histoire amérindienne. Mis à part une bagarre entre Jimmy et un autre élève, ni violence, ni harcèlement, ni drame majeur, mais la Vie, comme souvent elle se déroule, avec son flot d'émotions, de rires, de joie, de jeux, de silences, d'interrogations, d'amitiés, de colère et de tristesse.

L'attention portée aux jeunes acteurs est remarquable. Ils sont tous crédibles, attachants, en dépit de leurs comportements ados, mal dégrossis. Les rôles d'adultes, par contre, sont à peine esquissés. Ils servent surtout d'amorces, de tremplins permettant aux rôles principaux, tenus par Mylia, Jimmy et Camille, d'évoluer, de progresser.

Jouant sur le fil du rasoir, la réalisatrice réussit également à susciter des émotions fortes, proches de la terreur, conditionnés que nous sommes par la violence omniprésente : la scène où Mylia, saoule, devient une proie facile, celle où elle s'enferme dans une toilette avec Vincent, le beau gars sensé l'initier, le party d'Halloween, qui n'est pas sans évoquer Carrie de Brian De Palma.

« Une colonie dépeint avec une telle sincérité et une telle beauté la réalité de l'adolescence que le spectateur ne peut qu'être touché par son histoire, portant longtemps en lui le souvenir de ce film, bien au-delà de son visionnement. » (Catherine Lemieux Lefebvre, « Saisir cette jeunesse qui passe », Ciné-Bulles, vol. 37, no 1)

Je ne saurais mieux dire.

9/10 "Une colonie", Geneviève Dulude-De Celles, "Drame québécois", Adolescence

lundi 11 février 2019

DÉSOBÉISSANCE / Film réalisé par Sebastián Lelio

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 11 février 2019

Désobéissance (Disobedience), Irlande, Grande-Bretagne, États-Unis, 2017, 114 minutes. R. : Sebastián Lelio ; Sc. : Sebastián Lelio, Rebecca Lenkiewicz, d'après le roman éponyme de Naomi Alderman, publié en anglais en 2007 et traduit en français en 2008, aux Éditions L'Olivier, sous le titre La Désobéissance (Prix République du Glamour en 2009).

D'origine chilienne, Sebastián Lelio remportait en 2018 l'Oscar du meilleur film étranger pour Une femme fantastique (Una mujer fantástica). Si Désobéissance ne risque pas de remporter le même honneur en 2019, n'ayant pas été sélectionné parmi les cinq films en lice, la force de son sujet, alliée au jeu complexe et touchant des trois principaux interprètes, aurait pu lui valoir de participer à cette compétition.

Ronit Krushka (Rachel Weisz), fille unique du Rav de la communauté juive orthodoxe de Londres, artiste photographe qui vit et travaille à New York, revient dans cette communauté à la suite du décès subit de son père. Elle y retrouvera deux amis d'enfance, le rabbin Dovid Kuperman (Alessandro Nivola), fils spirituel du défunt, appelé à lui succéder à la tête de la communauté, et, surtout, Esti (remarquable Rachel McAdams), l'épouse de Dovid, son grand amour lesbien dont la découverte l'obligera à quitter Londres pour New York, afin d'y vivre dégagée de toute religion et de tout interdit.

Les retrouvailles des deux femmes, de la révoltée et de la soumise, provoqueront des bouleversements, non seulement dans la communauté religieuse mais au sein même du couple formé par Dovid et Esti. Le grand mérite du réalisateur est d'avoir su porter un regard compatissant, plein de tendresse pour ses personnages, dénué de tout préjugé à leur égard, même si leurs comportements paraissent aux antipodes des valeurs actuelles de liberté et d'individualité. Le retour de flamme (brûlante et troublante) entre les deux femmes donnera lieu à une très belle scène d'amour, érotique, sensuelle et passionnée.

Plus qu'un film sur l'amour entre deux femmes, ce très beau film, de facture classique et linéaire, porte davantage sur le rébellion et la soif de liberté, qui transformeront radicalement Esti et Dovid.

«  En découvrant cette histoire d'amour interdite dans un contexte oppressif où des idées figées sur l'ordre des choses et la place des femmes sont toujours très fortes, je me suis senti dans un univers familier. J'avais déjà exploré de telles tensions, parlé de la liberté individuelle et de ce que la société attend de vous. Les trois personnages de mon film sont amenés à désobéir pour avancer, pour s'en sortir : ils sont prêts à payer le prix pour être ce qu'ils sont. J'ai beaucoup de respect pour eux. La désobéissance devrait être un des droits de l'Homme. À un certain point, quelqu'un doit toujours désobéir pour que les choses avancent. Sortir dans la rue et montrer ses seins, comme le font les femmes au Chili aujourd'hui ! La désobéissance est un pouvoir important : sans elle, on vivrait toujours dans le passé. »

Frédéric Strauss, « Sebastián Lelio : « La désobéissance devrait être un des droits de l'Homme » », Télérama, 14 juin 2018.

 











 9/10 Désobéissance, Disobedience, Sebastián Lelio, Judaïsme, "Amour lesbien", Naomi Alderman

dimanche 10 février 2019

L'ADVERSAIRE / Emmanuel Carrère

L'Adversaire, Paris, P.O.L., Éditions du Club France Loisirs, 2000, 222 p.


« Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis dix-huit ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Je suis entré en relation avec lui, j’ai assisté à son procès. J’ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence. D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m’a touché de si près et touche, je crois, chacun d’entre nous. » (2e de couverture)

Je tiens Emmanuel Carrère pour l'un des plus grands écrivains français contemporains.  Entre 1982 et 2000, il a publié de nombreux romans et essais, huit pour tout dire, jusqu'à la publication de L'Adversaire, qui marque une rupture fondamentale dans la suite de son oeuvre : Un roman russe, D'autres vies que la mienne, Limonov, Le Royaume, Il est avantageux d'avoir où aller.

« J'ai renoncé à m'absenter, j'ai écrit le livre à la première personne. Je pense sans exagérer que ce choix m'a sauvé la vie », avoue ici Emmanuel Carrère.

« La fiction ne suffit peut-être alors plus et l'écrivain se tourne vers l'enquête, quand le réel demande justement à être envisagé de face, sans écran, en exposant celui qui devient autant le témoin que le narrateur malgré lui. Ce tournant vers la non-fiction implique donc un dévoilement autobiographique, entre narcissisme et conscience critique de soi, que racontent tous les livres publiés depuis L'Adversaire. Il implique aussi une ouverture aux autres, une attention morale à ce que l'écriture peut produire comme effets catastrophiques ou bénéfiques sur les proches. »

Dominique RABATÉ et Laurent DEMANZE, « Avant-propos », dans Emmanuel Carrère. Faire effraction dans le réel, Paris, P.O.L., 2018, p. 8 et 9.

Sous la direction des préfaciers, ce volume de 559 pages « [...] prend la mesure de l'oeuvre, et ouvre l'atelier de l'écrivain. On y trouvera un ensemble de textes d'Emmanuel Carrère, articles, scénarios inédits, correspondances, un cahier iconographique, des témoignages d'amis et d'écrivains, des études critiques. » (4e de couverture)

Que le lecteur et la lectrice se rassurent. En dépit de la démesure et de l'insoutenable vérité, pour ne pas dire atrocité, de ce « fait divers », bien réel, l'écriture de Carrère, son approche personnelle, son questionnement, sa quête de réponses chez Romand permettent de traverser cette épreuve sans y perdre son âme ni sa foi dans le genre humain.

« J’ai pensé qu’écrire cette histoire ne pouvait être qu’un crime ou une prière. »
Paris, janvier 1999 (L'Adversaire, p. 222)

« […] condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans. Si tout se passe bien, [Jean-Claude Romand] sortira en 2015 âgé de soixante et un ans. » (p. 204)

 Lire l'excellent article de Julie Brafman, « Récit. Jean-Claude Romand reste en prison », Paris, Libération, 8 février 2019.

« Comme si la liberté était paradoxalement advenue derrière les barreaux. « D’une certaine façon, c’est le meilleur endroit où il pouvait être. Tout le monde sait ce qu’il a fait, il n’a pas à dissimuler ». »
(Emmanuel Carrère, Libération, op.cit.)

Deux longs métrages ont été réalisés à partir de ce drame :

L'Emploi du temps (2001), réalisé par Laurent Cantet ; L'Adversaire (2002), réalisé par Nicole Garcia.

Une adaptation théâtrale a également été créée, sous le titre éponyme, par Frédéric Cherbœuf et Vincent Berger, au Théâtre des Quartiers d'Ivry, en 2016.

La photo de Jean-Claude Romand a été prise pendant son procès, en 1996, par Pascal Fayolle. Sipa.
















9,5/10 Emmanuel Carrère, Jean-Claude Romand, Nicole Garcia, Laurent Cantet, L'Adversaire, "L'Emploi du temps"

samedi 9 février 2019

OEUVRE SUR L'EAU / Erri De Luca

 


Oeuvre sur l'eau, Paris, Seghers, coll. « Poésie SG », 2002, 126 p. Édition bilingue italien/français,
traduite par Danièle Valin. Édition originale :
Opera sull'acqua e altre poesie, Einaudi, 2002.






PAUSE DOMINICALE

J’attache de la valeur à toute forme de vie,
à la neige, à la fraise, à la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal
et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas,
au sourire involontaire, à la fatigue
de celui qui ne s’est pas épargné,
à des vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain
ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui
vaut encore peu de chose.
J’attache de la valeur à toutes les blessures.
J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J’attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.
 
Erri de Luca

Valeur ( Valore)

9/10 Erri De Luca, Valeur, Valore, "Oeuvre sur l'eau", "Poésie italienne", "Opera sull'acqua e altre poesie"

jeudi 7 février 2019

LE GRAND BAIN / Film réalisé par Gilles Lellouche

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, 4 février 2019

Le Grand Bain, France, 2018, 122 minutes. R. : Gilles Lellouche ; Sc. : Ahmed Hamidi, Julien Lambroschini, Gilles Lellouche. Meilleur film de comédie (Globes de cristal 2019, Édition 13) ; Meilleur acteur de comédie, Philippe Katerine (Globes de cristal 2019, Édition 13).

Premier long métrage solo de Gilles Lellouche, après Narco et les Infidèles, cette comédie dramatique met en scène un octogone de mâles dépressifs, au mitan de leur vie, mal dans leur peau, aux prises avec des problèmes familiaux pour la plupart. Réunis dans une équipe masculine de nage synchronisée, sous la férule de Delphine, une ex-championne alcoolique de natation synchronisée (excellente Virginie Efira), et d'Amanda (tonifiante Leïla Bekhti), en fauteuil roulant, nos huit « glandeurs » s'engagent donc dans une compétition internationale qui les conduira en Norvège, y représenter l'Équipe de France.

Après un lent démarrage qui met en valeur Mathieu Amalric, dans un rôle inhabituel d'anxiolytique, le film alterne entre scènes d'entraînement et de groupes et des scènes individuelles qui déroulent le passé et le présent de chacun. Procédé mécanique, qui laisse malheureusement dans l'ombre deux d'entre eux, Basile (Alban Ivanov) et Avanish (Balasingham Thamilchelvan), un Sri-Lankais qui ne parle que le tamoul, mais compris par tous... La principale faiblesse de cette comédie, désopilante au demeurant, réside dans cet échec à éclairer les ressorts psychologiques et dramatiques de chacun, sans compter les deux entraîneuses.

La grande force de cette comédie repose principalement sur la présence et l'engagement de ces comédiens-vedettes, qui n'hésitent pas à se mouiller, quitte à en paraître ridicules. Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde (dans un rôle de roublard sympathique), Guillaume Canet (aux antipodes de ses rôles habituels), Jean-Hugues Anglade (méconnaissable et touchant), et, surtout, Philippe Katerine, le poète-enfant inoubliable.

Sans divulgacher la fin, on se doute bien que le tout se terminera en apothéose et en résolution de nombreux conflits. Si les ressorts mélodramatiques sont bien présents, ils n'en sont pas moins efficaces, réussissant même à tirer quelques larmes aux spectateurs trop sensibles...

8,5/10 Gilles Lellouche, "Le Grand Bain", "Comédie dramatique"

mercredi 6 février 2019

ULTIMA NECAT II JOURNAL INTIME 1986-1988 / Philippe Muray

Ultima necat II Journal intime 1986-1988, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 579 p.

Édition établie par Anne Sefrioui.

Index des noms, p. 563-570 ; Index des oeuvres, p. 571-578.

Au lecteur, au curieux, à l'érudit, je recommande fortement la lecture du blogue du 31 juillet 2018, qui rend compte du premier tome du Journal intime 1978-1985 de Philippe Muray et de cette entreprise gigantesque, qui s'échelonne sur une période de vingt-six ans.

Inutile de redire ici ce qui est écrit là... Dans ce deuxième tome, toujours aussi riche, passionnant et, il faut bien le dire, indigeste par moments, Muray poursuit principalement dans son Journal l'écriture de Postérité, roman publié en 1988, la Gloire de Rubens, essai publié en 1991, ainsi qu'un ouvrage provisoirement intitulé la Chimère (L'Empire du bien, 1991 [?]). Il y est aussi question, brièvement, d'un séjour à Montréal en août 1988. Est publié, in extenso, un long article paru dans la revue Globe, sur les films Le Grand Bleu de Luc Besson et L'Ours de Jean-Jacques Annaud, intitulé : « ZOO CONNECTION » (p. 505-514). SAVOUREUX !

Les extraits qui devaient se retrouver dans le compte rendu du premier tome ont été détruits par mégarde... Le lecteur devra donc se satisfaire des extraits suivants :

MISCELLANÉES

7 avril [1986]. Excellente remarque de Cioran qui dit à peu près qu'on ne devrait écrire que ce qu'on n'ose confier à personne. C'est exactement le contraire de ce qui se passe aujourd'hui de plus en plus. Ce qu'on écrit, c'est ce qu'on a non seulement confié à tout le monde, mais qu'on a lu partout, qui a fait déjà l'objet de débats archi-usés, éculés, et sur quoi tout le monde est d'accord à quelques nuances près (ces nuances permettant de débattre...). On n'écrit que ce qui est acceptable, possible à dire de vive voix, audible pour tous (c'est-à-dire par les enfants). Disparition aussi de l'idée d'autrefois que les vraies conversations aujourd'hui peuvent très bien se dérouler en présence des enfants, elles sont assez « layette » pour ça. Après tout, le roman de Proust n'aurait pas eu lieu si l'enfant qu'il est, au début, n'était pas exclu de la conversation des adultes et envoyé se coucher... (p. 45)

11 avril [1986]. Prendre un problème sociologique et lui poser des questions métaphysiques, voilà le roman. (p. 47)

30 avril [1986]. Voilà ce que je lis (sociologue) : dans l'avenir, ceux qui vivront les choses seront plus importants que ceux qui les diront. Nous allons vers une individualisation du désir. Les gens vont souhaiter des égards particuliers. Gare à qui touchera à l'école, à la télé, à l'hôpital ! Nous allons vivre un intense développement de l'opinion publique. C'est elle qui prendra les lois, légiférera, décidera. Marginalisation de l'État, des appareils, des partis, des syndicats, des pouvoirs publics (lobbies). (p. 59)

6 mai [1986]. Mais regardez l'obsession des metteurs en scène littéralement envoûtés par l'idée d'adapter Proust, ou Céline, ou Joyce. Des trucs impossibles. Qui leur échappent. Qui sortent de la caméra. Qui valent que par le style. Influence de la littérature éternellement sur tout le reste, oui, et c'est tout. Surtout depuis qu'elle est inadaptable ! Inapte ! (p. 64)

8 mai [1986]. Tout peut foutre le camp à partir d'un point oublié, une virgule mal placée, une barre de t négligée. Il n'y a pas de glissement avec l'écriture. C'est tout ou rien. Si vous ouvrez la porte, tout fout le camp. D'un seul coup. Les autres croient qu'un écrivain peut se reposer, devrait se détendre, réfléchir un mois ou deux, prendre un jour de vacances par semaine, ne rien faire pendant quelque temps, dormir. L'écrivain sait que s'il se décontracte une seconde, tout est foutu. Même son sommeil reste hagard, tendu, hypnotisé par le but. Sinon rien. On doit sans cesse demeurer comme ça, l'oreille orientée vers l'arrière de la page, de l'autre côté de l'écriture, là d'où viennent les voix. La vôtre... Les leurs... Les leurs dans la vôtre en écho pour vous... (p. 66)

17 mai [1986]. Écrire comme si quelque chose brûlait de l'autre côté de la page. (p. 73)

18 mai [1986]. Un écrivain est quelqu'un qui inscrit en lui son lecteur en même temps qu'il y déroule l'artiste qui se fait lire. Refuser d'être la mère de quelqu'un, c'est refuser l'escroquerie par laquelle il voudrait qu'on le prenne pour un écrivain alors qu'il n'y arrive pas. L'écrivain est quelqu'un qui a compris depuis longtemps que c'est en lui, exclusivement en lui, que se trouve celui ou celle qui lui dira qu'il est un écrivain. La plupart l'attendent de quelqu'un d'autre, ils espèrent des arrangements. Qui viennent d'ailleurs, souvent. Provisoirement. Quelques mois, quelques années, le public devient la mère d'un type qui n'en revient pas et qui reluit. Et puis la « mère » en question passe à d'autres, c'est fini. (p. 75)

6 juillet [1986]. Vulgate sur le personnage de roman.

Le héros de roman peut être héroïque, ce n'est jamais un héros.

Le héros accomplit le destin dicté par les dieux. Il va dans le sens d'une éthique supra ou extra-humaine.

Le personnage de roman obéit au changement. Les obstacles le modifient. (p. 112)

19 juillet [1986]. Tous les livres de mes bibliothèques d'enfance, celle de mon père, la mienne, sont maintenant avec moi, autour de moi. J'ai lu énormément de choses avant de savoir comment lire. Le tri instantané dont il s'agit. Je ne vais plus chercher dans un livre que ce que je vais trouver. Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé, etc. Tu ne me lirais pas si tu ne m'avais pas déjà lu de toute éternité... Écrire consiste à devenir le contemporain de ce qui a été écrit, c'est l'avoir déjà lu sans l'avoir lu. Avoir déjà lu ce qu'on n'a pas lu, c'est être en train d'écrire. (p. 120)

5 août [1986]. Peut-être que tout ce que j'écris, tout le monde l'a toujours su, et sagement jugé qu'il était inutile de le dire parce que ça n'empêcherait pas que ça soit. Sûrement. Mais est-ce que la Littérature ne consiste pas à décrire l'intolérable, c'est-à-dire ce qui va de soi ? (p. 131)

15 août [1986]. Raison d'être du Journal, de l'Autobiographie : exposé raisonné, quotidien, des motifs pour lesquels on a écrit ce qui, par ailleurs, apparaît (est publié). Pourquoi et comment on a joui. Intimité - Publication. L'intime reste incompréhensible, mais il peut être exposé. C'est une sensation sexuelle. Une énigme. Le publié, c'est la descendance. La marque ailleurs, décalée, qu'il y a eu une jouissance. L'intime a aussi peu de rapports avec le publié que la progéniture a de rapports avec la jouissance dont elle ne parviendra jamais, à juste titre d'ailleurs, à croire qu'elle est le résultat. Journal, Autobiographie : paternité. Romans, fictions : fils et filles. (p. 142)

2 septembre [1986]. La morale c'est intéressant parce que c'est comme la littérature : tout le monde estime en savoir assez pour en parler et trancher. C'est-à-dire que l'échec de Nietzsche est total. Personne ne prend ça avec précaution. Chacun pense avoir son mot à dire... Chacun sait, sans discussion, ce qui est bien et ce qui est mal. (p. 155)

17 octobre [1986]. Il n'y a rien de plus antipathique à l'homme d'aujourd'hui que le négatif. Culte des actions positives, horreur du pessimisme. Valeurs d'avenir. Jeunesse. Dans le savoir-vivre moderne, le regard critique, ironique, est en passe de devenir une grossièreté. (p. 172)

10 novembre [1986]. Le roman n'est pas, comme dit cet abruti de G. S., l'art de mettre en échec les idées générales, mais de montrer qu'on peut élever n'importe quel personnage imbécile, n'importe quel événement insignifiant, à la hauteur d'idée générale. (p. 187)

12 novembre [1986]. Le portrait que fait Tocqueville de lui-même (me l'appliquer ) : « J'avais fini par vivre presque toujours dans un isolement morose où l'on ne m'apercevait que de loin et où l'on me jugeait mal. Je sentais chaque jour qu'on me prêtait des qualités et des défauts imaginaires. On me donnait une habileté de conduite, une profondeur de vues particulière, des artifices d'ambition que je n'avais nullement, et d'autre part on prenait mon mécontentement de moi, mon ennui et ma réserve pour de la hauteur, défaut qui fait plus d'ennemis que les plus gros vices. On me croyait rusé et souterrain parce [que] j'étais silencieux ; on m'attribuait un naturel austère, une humeur rancuneuse et amère que je n'ai point, car je passe souvent entre le bien et mal avec une molle indulgence qui avoisine la faiblesse et je quitte si précipitamment la mémoire des griefs dont j'ai à me plaindre, qu'un pareil oubli du mal souffert ressemble plutôt à une défaillance de l'âme, incapable de retenir le souvenir des injures, qu'à un effort de vertu qui l'efface. » (p. 188-189)

25 novembre [1986]. Tocqueville : « Où sommes-nous donc ? Tous les siècles ont-ils donc ressemblé au nôtre ? L'homme a-t-il toujours eu sous les yeux un monde où rien ne s'enchaîne, où la vertu est sans génie, et le génie sans honneur ; où l'amour de l'ordre se confond avec le goût des tyrans et le culte saint de la liberté avec le mépris des lois ; où la conscience ne jette qu'une clarté douteuse sur les actions humaines ; où rien ne semble plus défendu, ni permis, ni honnête, ni honteux, ni vrai, ni faux ? » (je souligne). (p. 195)

27 novembre [1986]. Il n'y a pas de phrase qui m'a davantage frappé dans ma jeunesse que celle de Céline sur la campagne, ses chemins qui ne vont nulle part et ses maisons où les gens ne sont jamais... Elle a frappé des générations, elle a signé le détachement historique des gens avec la terre en Occident.

[...]

Toujours Kundera (très bien) : un roman qui ne découvre pas ce que seul le roman peut découvrir est immoral.

L'homme veut juger avant de comprendre. Le roman, en opposition, comprend sans juger. Le roman est un atermoiement du jugement. Un faible (mais c'est le seul) sursis imposé à la barbarie de l'esprit moral qui tourne perpétuellement sa moulinette pour trier le bien et le mal. Le roman est en opposition radicale contre l'esprit moral. (p. 196)

 [...]

L'État n'a plus beaucoup d'importance ; il deviendra de toute façon, sous les efforts des « libéraux » ou sous les réformes socialistes, de plus en plus tyrannique, de lui-même, par une logique qui ne dépend plus de nous. C'est comme ça, il faut gouverner cette ingouvernable planète de toute façon, subventionner les vivants et les rançonner en même temps, et leur offrir tous les jours leur pâture d'égalité et de justice sociale [en] leur laissant juste de quoi imaginer qu'ils jouissent. Dénoncer la toute-puissance des institutions majeures n'est plus très intéressant. Montrer en revanche comment est en train de se mettre en place une autre tyrannie, celle des institutions mineures (nous), est passionnant. L'individu, là, est traqué non par le monstre froid anonyme classique, mais l'individu, les autres individus en train de se muer en un autre monstre froid, une nouvelle institution persécutrice qu'aucune nécessité (sauf celle de la Justice, de l'Égalité et de la Transparence - une paille !) n'appelait vraiment... L'inhumain n'est pas inaccessible comme dans Kafka, on le voit, on le côtoie, le cauchemar a le visage du voisin, c'est nous en groupes... (p. 198)

28 novembre [1986]. Sur quelles valeurs se remuent les étudiants ? Égalité, solidarité. Morale. La morale est ce qui reste de l'idéologie quand on a tout oublié... Un excellent article de Libération note que les manifestants ont grandi pendant les « années Mitterrand », leur éducation s'est donc faite dans la sauce cordicole - rock Geldof pour les Éthiopiens, Balavoine, Lalanne, Téléphone et l'ignoble Renaud qui reçoit, paraît-il, trente mille lettres par mois. Coluche manque cruellement mais ses restaurants sont dans tous les coeurs. Les concerts SOS-Racisme ont joué, pour leur temps, le rôle de Woodstock. (p. 199)

29 novembre [1986]. La vieille nurse grise d'un monde foutu : la mère Duras. Prêtresse du Rien. Pythonistique, agonistique. Alcool, phrases fulminantes de trépied de Sibylle. Poésie. Donc brumes. Derrière lesquelles on peut continuer la guerre précise qui n'a rien à voir avec ces brumes. Pendant l'élégie, la guerre continue ! Ça c'est vraiment l'autel où il n'y a même pas une statuette. Rien. Absconditus, le Deus ! La goddess lugubre. Père-Lachaise, Mitterrand, etc. (p. 201)

[...]

Pour Bromios : m'inspirer de Pivot qui, en ce moment, voyant que son petit cirque hebdomadaire s'assoupit, devient de plus en plus méchant, agressif, avec ses invités. Il les attaque comme il ne l'a jamais fait. Quelque chose de noir comme toute l'encre refoulée qui s'est dépensée pour faire les livres dont il parle depuis dix ans, monte dans ses veines, écume à sa bouche. Rage. Violence bizarre. Début de vengeance, on dirait qu'il est possédé par une maladie commençante, le tout rond Pivot si aimé des familles (encore La Fontaine, sa fable immortelle : Le Cochet, le Chat et le Souriceau !). Fin d'époque là aussi. Haine. Destruction. Néron de plateau. Envie de tout raser. (p. 202)

5 décembre [1986]. Légitimité du roman. Justification. Moins vous êtes sûr d'être compris, plus vous devez écrire un roman. Inutile de le faire si vous n'avez que les visions et les idées de tout le monde. p. 204)

31 décembre [1986]. Explication de : pourquoi j'écris long... Mise en confiance lente. Peu de confidences. Pas d'amis, pas de confidents, jamais de récits ni d'aveux. En quarante-deux ans, pratiquement aucun appui cherché du côté d'amis auprès de qui s'effondrer, raconter, etc. « Farouche », comme on disait autrefois. Discrétion, distance hautaine, silence, mesure... Apparence mépris ? En tout cas, pour la page c'est pareil. La mettre en confiance. La transformer en moi. Quand c'est fait, plus moyen d'arrêter, en revanche. La page c'est moi. Je page donc je suis. Plus de distances. Confidence à moi. Monologue. Rien de spectaculaire par conséquent. Entre page et moi, magie interne. D'organe à organe. Dans le même sac. Invisible opération transfusion. (p. 215)

29 janvier [1987]. Il y a tout un art à trouver et à définir du discours sur la peinture. Toute une technique. Tout un art poétique de la littérature sur la peinture. (p. 236)

9 février [1987]. Il ne faut pas que ta vision pessimiste contamine ton style. Jamais. Tu ne dois pas laisser le mort (la vie telle que tu la vois) saisir le vif (toi). (p.241)

4 juillet [1987]. Postérité ou « les Hommes de Mauvaise Volonté ».

L'avenir de la morale ? L'avenir de ce qui ne doit pas être posé comme question ? Illimité. Écrasant. Massif. Il va falloir ne plus parler qu'aux masses. Donc leur parler le langage qu'elles comprennent. Sans ambiguïté. Noir c'est noir. Blanc c'est blanc. En avant marche. Route du Bien. L'Ambigu seul va être persécuté. Le Flottant. Le Négatif. L'Ironique. Etc. (p. 288)

10 août [1987]. Notes sur le personnage.

La fin du roman n'est pas de créer des types, ni d'imiter la vie. Le roman n'est pas fait pour les personnages mais les personnages pour le but que poursuit le romancier 1. La fin du livre n'est pas de décrire la vie, mais d'explorer de fond en comble un sujet. On se fout de la « vérité humaine » en soi. La limite du personnage n'est pas d'être. Son illimité, c'est son orientation, la puissance que lui donne son action, le mouvement dans lequel il est engagé par sa volonté. C'est le but qu'il poursuit qui lui donne son style. Je ne décris pas Camille, je peins sa volonté d'enfant. Racine décrivait non pas Hermione mais la jalousie d'Hermione. Néron n'existe pour R. qu'au moment où naissent sa volonté, son ambition, ses crimes. L'instant intéressant est celui où le personnage est réclamé par son propre destin. Tout le reste : accessoires, inessentiel, que les êtres n'arrêtent pas de bousculer dans leur course.

Vinci : le plus difficile des arts est celui qui comporte le plus de discours.

Le plus grand des romans est celui qui comporte le plus de dialogue.

1. Ce ne sont pas ses personnages qu'un véritable romancier « aime », comme on le raconte, mais ce qu'il vise à travers eux. Ce ne sont pas eux qui l'entraînent, qui « évoluent » et qui le « dépassent », c'est la finalité de son entreprise globale qui peut, au cours de son travail, se modifier, se renverser, s'inverser, etc. (note du 3 novembre 1988) [Note de l'auteur]. (p. 303-304)

11 août [1987]. À la fin de Postérité, évocation de Xavier de Maistre, voyage autour de ma chambre, etc.

« Tandis que je m'occupe ainsi, la génération entière des vivants passe : semblable à une immense vague, elle va bientôt se briser avec moi sur le rivage de l'éternité ; et comme si l'orage de la vie n'était pas assez impétueux, comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de l'existence, les nations en masse s'égorgent en courant et préviennent le terme fixé par la nature. Des conquérants, entraînés eux-mêmes par le tourbillon rapide du temps, s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur le carreau. Eh ! messieurs, à quoi songez-vous ? Attendez !... ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort. Ne voyez-vous pas la vague qui avance ? elle écume déjà près du rivage... Attendez, au nom du ciel, encore un instant, et vous, et vos ennemis, et moi, et les marguerites, tout cela va finir ! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence ! ».

[...]


Tout cela a été écrit à Turin en 1798, rue de la Providence... (p. 304-305)

6 septembre [1987]. Les grands romans sont toujours venus pour désillusionner, décevoir, désespérer, désorienter, désidéaliser, défriser le romanesque.

Le romancier (le grand) est celui qui inflige une déception, une humiliation à l'esprit romanesque de presque tout le monde1.

Le roman est la preuve qu'il y a un antagonisme fondamental entre la littérature et le genre humain.

[...]

Le romanesque aujourd'hui se donne bien entendu libre cours à la télé, dans les médias. Il y déploie, comme toujours, toutes les couleurs du mauvais goût. C'est le fond de l'air rose du temps. La futurisation layette. Le sirop nursery.

1. Problème aujourd'hui : puis-je continuer à faire mon « métier » d'écrivain (= désespérer la midinette) alors que c'est la midinette, et elle seule, qui achète des livres, les lit, les commente (dans les magazines, à la télé), en écrit ? (note du 9 novembre 1988) [Note de l'auteur]. (p. 313)

14 septembre [1987]. Me peindre [...] en train, jeune, de potasser toute la littérature qui racontait, dans les années 50-60-70, que j'étais, moi, foutu. En tant qu'homme (littérature féministe) ; en tant que Blanc (littérature tiers-mondiste), en tant que bourgeois (marxisme) ; en tant que conscience (psychanalyse) ; en tant qu'écrivain (mort de l'art). Etc. (la liste reste ouverte...). (p. 315)

30 octobre [1987]. Nécessité de tenir mon Journal : dire le plus crûment possible tout ce que je pense être vrai et qui ne peut en aucune façon être avoué publiquement. Il y a des choses dont l'aveu vous condamne à jamais. Ça s'est passé à toutes les époques, mais plus encore dans notre société cordicole d'aujourd'hui. Donc, Journal. Cette activité « archaïque » justifiée par ce qu'il y a de plus moderne ou post-moderne dans l'ambiance de maintenant : l'impératif de Vertu totale dont les médias surveillent quotidiennement l'application.

Mon Journal est la part nécessairement clandestine de ma constante mise en question des valeurs (des mensonges) morales de l'an 2000. Tout ce qu'on ne peut pas dire, il faut l'écrire ici.

[...]

Sous la clé et les plus sûres serrures : ça pourrait être le titre de tout mon Journal. (p. 342)

27 janvier [1988]. La conclusion est simple : c'est l'Amérique qu'il faut combattre aujourd'hui. Le seul ennemi du monde libre, ce sont les États-Unis. En profondeur, je veux dire. Ce sont eux, maintenant, qui en sont arrivés à incarner la mort (et qu'est-ce que la mort sinon cette force ténébreuse qui a toujours dit lutter pour la « Vie » et qui s'en prend sans cesse à la pulsion de mort par laquelle la vie est possible - raffinement, civilisation, érotisme, etc.)...

Ce que j'avais d'ailleurs instantanément senti en arrivant là-bas, en 83...

Cette vérité m'avait sauté aux yeux et aux oreilles, le pied à peine posé sur l'aéroport de San Francisco : j'étais chez l'ennemi absolu.

Depuis, cet ennemi absolu, je ne cesse de constater sa prolifération lente ici, en France... (p. 365)

6 août [1988]. Notes sur le ROMAN :

La réalité est que nous vivons désormais sans la littérature. Ceux qui, n'étant pas écrivains, font encore semblant de s'y intéresser, ne se penchent que sur son musée (universitaires).

Connaissant sa mort, le romancier n'en est que davantage éloigné de l'état « naturel », préservé de l'état d'innocence où vit le reste de la société. Le « bonheur » de l'écrivain contemporain est d'être plus extérieur qu'il ne l'a jamais été, aussi bien à la société qui lui coexiste qu'à la bibliothèque qu'il recompose en l'effaçant et en la prolongeant.

Le roman semble fini parce que la redistribution de la société paraît l'avoir définitivement marginalisé. Mais aucun romancier d'aujourd'hui n'est capable d'écrire le roman de cette marginalisation. Le romancier ne se voit pas davantage que ne se voient ceux qui l'entourent et qui glissent au milieu d'une réalité qui leur échappe parce qu'elle n'est plus que médiatique. Pourtant, métamorphoser en romans cette situation de défaite du roman est la seule victoire à la portée de l'écrivain.

[...]

Pourquoi les rapports écrivains-éditeurs sont-ils devenus, de plus en plus, depuis deux siècles, un des axes du roman ? Parce que, depuis la disparition des mécénats, les écrivains ont à raconter l'exténuante et quotidienne tentative de transmutation de leur oeuvre en capital. Dostoïevski vendait à
l'avance ses idées de romans. Histoire du piège tendu par l'éditeur Stellovskij (rédaction du Joueur en un mois). Balzac et ses éditeurs. Céline.

[...]

Les grands romans sont toujours venus pour décevoir, désillusionner, désespérer, désorienter, désidéaliser, défriser le romanesque du lecteur. Le roman est la preuve qu'il y a un antagonisme fondamental entre la littérature et le romanesque. (p. 431, 433)

28 août [1988]. Journal : Bureau des Plaintes. Puisque pas possible de parler à qui ce soit. (p. 459)

8 septembre [1988]. Debord encore :

La société du spectaculaire intégré se caractérise par l'effet combiné de cinq traits principaux :

- le renouvellement technologique incessant ;
- la fusion économico-étatique ;
- le secret généralisé ;
- le faux sans réplique ;
- le présent perpétuel. (p. 472)

13 octobre [1988] Cf. Sade [...] : « C'est l'homme de génie que je veux dans l'écrivain, quels que puissent être ses moeurs et son caractère, parce que ce n'est pas avec lui que je veux vivre, mais avec ses ouvrages, et je n'ai besoin que de vérité dans ce qu'il me fournit ; le reste est pour la société et il y a longtemps que l'on sait que l'homme de société est rarement un bon écrivain. » (p. 495)

23 octobre [1988]. Globe, prochain numéro :

ZOO CONNECTION

[...]

Car il y a aussi, en filigrane de ces films [Le Grand Bleu, réalisé par Luc Besson ; L'Ours, réalisé par Jean-Jacques Annaud], une tendance terroriste latente, un chantage puritain aux bons sentiments : vous n'avez pas le droit de ne pas vibrer, ou alors c'est que vous êtes frigorifié jusqu'à l'âme, et tant pis pour vous si vous avez perdu votre pureté, votre « esprit d'enfance », vos capacités d'émerveillement, la simplicité et la spontanéité de vos dix ans. Bref, on convoque contre vous tous les mythes de l'illusionnisme romantique. Le premier qui rit est condamné, et puis, de toute façon, comme le dit Guy Debord dans ses admirables Commentaires sur la société du spectacle : « L'ineptie qui se fait respecter partout, il n'est plus permis d'en rire ; en tout cas il est devenu impossible de faire savoir qu'on en rit. » Voilà. (p. 505, 511)

[Voir aussi 28 octobre [1988]]

25 octobre [1988]. Résumé d'un chapitre de ma Haine de l'Art :

Le grand combat moderne contre les séparations, les cloisonnements, les « ségrégations », etc.

S'il n'y avait pas d'abîme entre l'homme et la femme, il n'y aurait pas de littérature ;

S'il n'y avait pas de gouffre entre les bêtes et les humains, il n'y aurait ni art ni littérature ;

S'il n'y avait pas un espace infranchissable entre l'humain et Dieu, il n'y aurait rien, aucun chant, aucune parole, pas la moindre couleur.

Toute la volonté moderne d'abolir ces « ségrégations » est donc un symptôme de plus de la haine générale contre l'art et la littérature. (p. 515)

26 octobre [1988]. Haine de l'Art :

Mes bêtes noires sont l'indifférenciation, le pathos, l'embellissement sentimental et cordicole. La revendication de la Nature comme vérité. L'appel aux tripes contre l'esprit.

L'humour est l'arme de la littérature (un type qui se veut écrivain et qui est dépourvu d'humour se bat à mains nues contre les tanks de la Connerie) ; l'humour est un flingue, un shot gun, etc.

L'humour arme un récit. (p. 517)

28 octobre [1988]. Touchez pas à mon grizzly : c'est comme ça que j'aurais dû intituler l'article pour Globe1. [Globe, no 32]

1. Repris sous ce titre in Exorcismes spirituels II.  Voir Essais, op.cit., p. 1063.

[...]

Pascal : « Nous voulons vivre dans l'idée des autres, dans une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons à embellir et à conserver cet être imaginaire et nous négligeons le véritable. » (p. 522)

3 novembre [1988]. Haine de l'Art : les grands mouvements esthétiques sont d'abord vomis, presque toujours, et le nom qui continuera à les désigner dans les siècles des siècles portera la trace de cette répulsion de presque tout le monde, même lorsqu'ils auront été digérés et qu'ils feront partie du « patrimoine de l'humanité ».

Exemples : avant de désigner un grand style, le terme gothique a été une injure (barbare) ; idem pour maniérisme (qui reste d'ailleurs péjoratif) ; id. pour baroque (bizarre) ; voir aussi impressionnisme, fauvisme, cubisme, etc. (p. 528)

7 novembre [1988]. Haine de l'Art. C'est-à-dire haine d'une originalité, d'une individualité, d'une singularité. L'une des victoires de la Haine de l'Art est d'obliger un artiste, donc la quintessence de l'individu, à appartenir à un groupe, à se définir par rapport à un collectif, donc à ce qui, par principe, lui est le plus contraire, hostile par définition. Pire : à vouloir lui-même (pour s'en tirer) du collectif. À lui mettre le nez sur la réalité : sois lucide, résigne-toi, tu ne peux t'en sortir que comme ça, donc en tournant le dos à ton propre but... (Passage sur les écoles, les chapelles, les groupes, les mouvements, etc.).

Haine de l'Art et de la Littérature. Pourquoi Pivot n'invite-t-il jamais à son émission des auteurs de livres sur la peinture ? Parce que - c'est lui qui le dit - il n'y connaît rien (ah bon ? il connaît quelque chose à la littérature ?). Mais, recevant Depardieu (qui joue Rodin dans un film) et des auteurs autour de Depardieu, il accueille brusquement quelqu'un qui vient d'écrire sur Rodin. Conclusion, il faudrait que j'attende qu'on tourne la vie passionnée de Rubens pour publier mon livre avec quelque espoir de passer à la télé. (p. 530)

9 novembre [1988]. « La nature humaine est une femme possédée par le diable. », saint Augustin. (p. 531)

10 novembre [1988]. « Quel est l'homme qui ne meurt pas insolvable envers son père ? Il lui doit la vie, et ne peut pas la lui rendre. La terre fait constamment faillite au soleil ! La vie, madame, est un emprunt perpétuel ! » [Balzac, le Faiseur] (p. 532)

21 novembre [1988]. Sollers hier soir à la Closerie. Sous prétexte de ridiculiser le dernier essai de Scarpetta dont il vient de recevoir les épreuves, il se met brusquement à faire l'éloge de la Nature. Je connais assez les tirades vicieuses de Sollers pour comprendre tout de suite que c'est moi qu'il critique (mon article sur L'Ours). « Très bien, dis-je, puisque c'est comme ça, je vais vous combattre en utilisant Voltaire » (il traverse en ce moment une phase de voltairomanie délirante), et je lui raconte l'anecdote de Voltaire qui, à un visiteur qui défendait la vulgarité des personnages de Shakespeare en disant que ceux-ci étaient peut-être populaires mais qu'ils n'en étaient pas moins dans la nature, s'écria : « Avec votre permission, monsieur, mon cul est bien dans la nature, et cependant je porte des culottes. » (p. 537)

28 novembre [1988]. J'ai commencé la plus dure, la plus lourde tâche, la plus amère pour moi et la plus ingrate : recopier mon Journal depuis le début, c'est-à-dire 1978. Gribouillis à peu près insipides ou idiots jusque vers 82 si mes souvenirs sont bons (charnières 80-83, enjambement Céline-19e : c'est là, autour de mes trente-cinq ans, que je deviens ce que je suis). Il était temps que je m'y mette ! Encore quelques mois, un an, et ces textes m'auraient paru tellement abominables (tellement lointains, comme une inavouable et dégoûtante préhistoire) que je n'aurais pas voulu les approcher avec des pincettes... (p. 542)

31 décembre [1988]. Le mauvais goût en Littérature, pour un écrivain, ce serait de faire de la littérature comme si c'était une activité sociale, en n'ayant pas compris que la déconstitution de tout sacral, donc le commentaire de tout mauvais goût, était justement l'objet, l'unique objet de la littérature. Il s'agirait d'un processus régressif quasiment anal, d'un retour au stade antérieur qui... que... etc.

« Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
Traîtresses, divisé la touffe échevelée
De baisers, que les Dieux gardaient si bien mêlée1. »

1. Extrait de L'Après-midi d'un faune de Stéphane Mallarmé, 1876. (p. 561)

9/10 Philippe Muray, "Ultima necat II Journal intime 1986-1988", "Journal intime", Roman, Essai, Littérature, Art