jeudi 13 décembre 2018

ROMA / Film réalisé par Alphonso Cuarόn



CINÉMA MODERNE, Montréal, le 13 décembre 2018

Roma, Mexique, États-Unis (Netflix), 2018, 135 minutes. R. et Sc. : Alphonso Cuarόn. Lion d'or de la Mostra de Venise 2018 ; meilleur film, meilleures réalisation et direction photo (New York Film and Critics Circle 2018).


Ni film italien ni documentaire sur la ville éternelle, Roma est, au contraire, un splendide film mexicain, en noir et blanc, sans musique, produit et distribué par Netflix, une chronique de la vie quotidienne dans un quartier cossu de la ville de Mexico, au début des années 1970, à même les souvenirs du réalisateur-scénariste (Y tu mamá también, Gravity). Tout, en principe, pour rebuter l'amateur de cinéma, sauf qu'Alphonso Cuarόn est non seulement un cinéaste talentueux, mais aussi un maître du cinéma réaliste et de l'image.

Roma débute par un magnifique générique, long plan séquence montrant en gros plan de l'eau savonneuse qui coule sur des carreaux de céramique, miroir dans lequel se reflète brièvement un avion dans le ciel, image inattendue et porteuse de toute la beauté et de l'intensité de ce film.

Cet ouvrage n'est pas donné d'emblée. Sa longueur (135 minutes), sa lenteur, son absence apparente d'enjeux dramatiques peuvent agacer au début, étonner tout du moins. Cuarόn prend tout son temps pour présenter les différentes pièces de la grande maison, personnage au même titre que les principaux protagonistes qui y vivent : les parents : Antonio, médecin de son état, et Sofia, son épouse et mère de leurs quatre jeunes enfants ; la grand-mère maternelle ; de nombreux domestiques qui alternent entre l’espagnol et le mixtèque, la langue indigène de l’État de Oaxaca, dont l'émouvante et inoubliable Cleo, interprétée par Yalitzia Aparicio, madone de l'amour, de la compassion, de la générosité et de la non-violence, sur qui repose en très grande partie la force et la splendeur de ce film. Sans oublier Borras, le chien aux innombrables crottes, qui cherche constamment à prendre la rue, dont les aboiements, mêlés à ceux des nombreux chiens des environs, constituent une grande part de la bande sonore, extrêmement travaillée, riche des battements du coeur de la ville.

Si, dans un premier temps, l'univers décrit apparaît lisse et sans faille, rapidement se dessinent de nombreux drames, d'autant plus violents qu'ils sont inattendus : lâche abandon du père, rupture sauvage de l'amant de Cleo, apprenant qu'elle est enceinte, irruption de la terreur (une rare scène de pure violence), images de la répression d'une manifestation étudiante (1971), matée dans le sang (plus d’une centaine de morts) par les escadrons des Halcones, milice paramilitaire formée par la CIA, dont fait partie Fermin, l'ex-amant de Cleo (lire la critique de Didier Péron, « Roma, le Mexique domestique d'Alphonso Cuarόn », Libération, 11 décembre 2018).

Reposant sur les épaules des femmes, et la vie quotidienne et le film, les hommes n'y ont pas le beau rôle : vaniteux, égoïstes, menteurs, violents, ils n'ont même pas l'excuse de la pauvreté et de l'ignorance. Un film en hommage aux femmes de basse condition, sur qui, trop longtemps, se sont édifiées la richesse et l'opulence des classes bourgeoises.

Si la tension croît au fur et à mesure par l'accumulation des événements qui fracassent la vie des personnages, elle atteint son apogée à la mer, au cours d'une scène dramatique où seront dévoilés secrets enfouis et une Pietà bien mexicaine (voir la photo de droite, au haut de l'article). L'humour est loin, toutefois, d'être absent. L'utilisation répétitive de la Ford Galaxy du médecin, les répliques du petit Pepe, les scènes d'arts martiaux sont un joyeux contrepoint à la tristesse et à la douleur qui se dégagent de nombreuses scènes. La vie et l'amour sont plus forts que les malheurs qui s'abattent sur les héros, le film se clôturant à nouveau sur l'image d'un avion dans le ciel...  

Courez voir ce film sur grand écran, surtout si vous n'êtes pas abonné à Netflix... Il est présenté au Cinéma Moderne jusqu'au 6 janvier 2019.



9,5/10 Alphonso Cuarόn, Roma, Chronique, "Drame mexicain"

jeudi 6 décembre 2018

CALME ET TRANQUILLE / Valérie Manteau

Calme et Tranquille, Paris, les Éditions Le Tripode, 2016, 196 p.

Née en 1985, Valérie Manteau a collaboré au journal satirique Charlie Hebdo de 2008 à 2013.

Dans ce roman, plutôt un récit autobiographique où il est difficile de départager la part du réel et de la fiction, qui invoque les mânes des dramaturges Sarah Kane (4.48 Psychose) et du Congolais Sony Labou Tansi (hé ! oui), le lecteur est entraîné dans divers pays : France, République du Congo et Turquie.

Hantée par le suicide de sa grand-mère Louise, la narratrice rappelle avec humour ses relations avec ses collègues et amis de Charlie Hebdo, ses nombreux déboires avec les « soigneurs de l'âme » (psys et autres) qu'elle consulte pour surmonter ses tentations suicidaires et sortir de l'état éthylique et médicamenteux dans lequel elle s'enfonce, ainsi que sa relation ambiguë et parfois tumultueuse avec « l'amant turc ».

Ce premier roman, à l'écriture sensible et légère, malgré l'atmosphère mortifère qui règne tout au long du récit, est un excellent prélude au deuxième récit, Le Sillon (Le Tripode), qui suit les traces de Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d'origine arménienne, assassiné en 2007 devant les locaux du journal Agos, journal bilingue, arménien et turc. Le Sillon a été couronné par le Prix Renaudot 2018.

« Pour faire du théâtre en Afrique, il faut boxer la situation. »

« J'exige le courage tragique de se marrer en connaissance de cause. »

Sony Labou Tansi (p. 10 et 90)

9/10 "Calme et Tranquille", Valérie Manteau, "Le Sillon", Sarah Kane, Sony Labou Tansi, "Charlie Hebdo", Hrant Dink

dimanche 2 décembre 2018

L'UNITÉ ALPHABET / Jussi Adler-Olsen

L'Unité Alphabet, Paris, Albin Michel, [1997] [2007] 2018, 631 p. Traduit du danois par Caroline
Berg : Alphabethuset.

Auteur des Enquêtes du département V, Carl Valdemar Jussi Adler-Olsen, né le 2 août 1950 à Copenhague, est un auteur prolifique et terriblement efficace. Ses enquêtes du département V (sept volumes), publiées en français entre 2011 et 2017, mettent en scène un sympathique et inoubliable trio, qui évolue au fur et à mesure des publications (dix ou onzes tomes prévus) : l'inspecteur Carl Morck, ses assistants, Hafez el Assad, réfugié syrien, et Rose, à la personnalité multiple, qui résolvent des affaires classées (cold case).

L'Unité Alphabet est le premier roman publié en danois par Adler-Olsen, qui n'a strictement rien à voir avec les enquêtes du département V, sinon un sens du suspense hors du commun. Si certaines situations apparaissent tirées par les cheveux, il n'en demeure pas moins que ce thriller, qui se déroule, en première partie en 1942, pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un hôpital psychiatrique allemand où sont « soignés » des officiers SS, et, trente ans plus tard, en deuxième partie, en Allemagne et en Grande-Bretagne, laisse présager le succès des polars subséquents.

Élevé dans un hôpital psychiatrique où son père travaillait, Adler-Olsen utilise à bonne fin ses connaissances dans ce domaine, lui qui a également étudié la médecine, particulièrement dans la première partie (277 p.) Plus faible, plus conventionnelle, la deuxième partie relève de la poursuite et de la vengeance.

Il est le lauréat de nombreux prix : Prix Harald-Mogensen 2010 pour Délivrance ; Prix du Club des libraires danois 2010 pour Délivrance ; Prix du Livre Robinsonnais, catégorie policiers 2012 pour Miséricorde ; Grand prix des lectrices de Elle 2012 pour Miséricorde ; Prix Barry 2012 du meilleur roman pour Miséricorde ; Prix des Lecteurs, catégorie Polar 2013 (France) (Le Livre de Poche) pour Miséricorde ; Coup de cœur de La Griffe Noire 2014 (France)  pour Miséricorde  ; Prix Plume d'or du thriller international 2013 pour Miséricorde ; Prix d'honneur Boréales / Région Basse-Normandie du polar nordique 2014.

 Si le mauvais temps sévit pendant la période des Fêtes de Noël et de la Nouvelle Année, plongez-vous dans les enquêtes du département V. Vous ne le regretterez pas !



 

8/10 Jussi Adler-Olsen, "Roman policier danois", "Thriller scandinave", "Unité Alphabet", Miséricorde, Profanation, Délivrance, "Dossier 64", "L'Effet papillon", Promesse, Selfies, "Enquêtes du département V"











mardi 27 novembre 2018

THE HOUSE THAT JACK BUILT (LA MAISON QUE JACK A CONSTRUITE) / Film réalisé par Lars von Trier

CINÉMA DU PARC, Montréal, le 27 novembre 2018

The House That Jack Built / La maison que Jack a construite, Danemark, France, Allemagne, Suède, 2018, 155 minutes. R. : Lars von Trier ; Sc. : Lars von Trier, Jenle Hallund.

MONSIEUR SOPHISTICATION et MONSIEUR MANIPULATION

Jack, brillamment interprété par Matt Dillon, incarnation glacée et dérisoire de « la banalité du Mal », est un tueur en série qui a commis plus d'une soixantaine d'assassinats « artistiques » dans l'État de Washington, dans les années 1970 et 1980. Pour le soin qu'il apporte dans la mise en scène de ses meurtres sordides en « sculptant » et en photographiant le corps de ses victimes, il est affublé du surnom de Monsieur Sophistication. Ces victimes sont considérées par cet ingénieur affligé d'un trouble obsessionnel compulsif (TOC), qui se définit comme architecte, comme un vulgaire matériau, semblable au  bois, à la pierre ou à la brique qu'il utilise dans la construction de sa propre maison, qu'il détruira à maintes reprises, toujours insatisfait du résultat.

Précédant et accompagnant tout au long du film les cinq chapitres (appelés incidents), soit les cinq séquences meurtrières choisies par Jack pour illustrer son « art », on entend en voix hors champ sa  « confession » à un dénommé Verge qui lui donne la réplique, mais qui n'apparaîtra qu'à l'épilogue, pour conduire Jack dans les cercles de l'enfer (allusion très nette à Virgile, auteur de l'Énéide, épopée en vers dont le Chant VI est le récit de la descente d'Énée aux Enfers). Cet épilogue, intitulé Catabase, (du grec ancien κατάϐασις / katábasis, « descente, action de descendre ») est un motif récurrent des épopées grecques, traitant de la descente du héros dans le monde souterrain, les Enfers. (Wikipédia)

Jack célèbre le meurtre comme une libération, comme l'art de l'artiste qu'est le tueur en série, aucune morale n'étant apte à recouvrir le caractère inhérent à toute nature humaine et animale, la Sauvagerie étant l'envers de l'Innocence, axiome illustré par l'oxymoron Dark Light. Lars von Trier, manipulateur fabuleux et retors, utilise l'art sous diverses formes afin de forcer le spectateur à avaler la pilule « acide » de la violence sordide, brutale, sans concession, même si elle touche des femmes ou des enfants sans défense. Art architectural (monuments de l'ère du Reich), musical (nombreux extraits récurrents de Glenn Gould au piano), pictural (toile de Delacroix entre autres), cynisme, humour noir, tout concourt à maintenir le spectateur dans une position intenable, à le mettre en contact avec les zones sombres de sa psyché, le conduisant presque à justifier ou tout au moins à comprendre certains actes de Jack, l'Art étant perçu comme la Valeur suprême.

« Cette conception de l’art pour l’art, ou plus exactement de l’art sans entraves, renvoie sans doute à ce refus de la modernité qui caractérise le cinéma de Lars von Trier depuis longtemps. C’est, notamment, dans le paradoxe qui consiste à regarder avec un détachement candide et scandaleux à la fois les horreurs de l’Histoire que se situe la vérité d’un chef-d’œuvre unique et exaltant. » (Jean-François Rauger, « « The House That Jack Built » : portrait de l'artiste en psychopathe », Le Monde.fr, 2018-10-16.)

Sans compter que Von Trier compare son personnage au président des États-Unis, Donald Trump :

« Le film célèbre l'idée que la vie est maléfique et dénuée d'âme, ce qui a malheureusement été prouvé par l'avènement récent de l'homo trumpus : le roi rat. » (Alix Fourcade, « Lars von Trier inspiré par Donald Trump pour son nouveau film », Le Figaro,




« Après sa trilogie « féminine » (Antichrist, Melancholia, Nymphomaniac), le cinéaste continue de s’affirmer comme un alchimiste médiéval, un artiste scrutant les abymes d’un monde originaire pour y retrouver l’élan pulsionnel, la formule secrète, entre kitsch et sublime, entre humour et romantisme noir, qui donnerait la clé tout à la fois d’une explication de l’Univers et de ses lois mystérieuses, ainsi que de la possibilité de sa transposition symbolique. » (Jean-François Rauger, « The House That Jack Built » : portrait de l’artiste en psychopathe », Le Monde.fr,‎

Cannes 2018 : « « The House That Jack Built », le cauchemar meurtrier de Lars von Trier », Le Monde.fr, 15 mai 2018.

Pour CinéSéries, le film est une « une touchante coloscopie dans la psyché de son créateur maudit, comme une édifiante maison cadavérique, cocon à la fois grotesque et protecteur, prêt à s’écrouler d’un moment à l’autre. » (« The House That Jack Built (Film, 2018) – La Critique – CinéSéries », CinéSéries,‎

« À l'inverse, Barbara Théate du Journal du Dimanche s'insurge notamment contre l'image de la femme dans le film de Von Trier : « la femme est toujours stupide et hautement sacrifiable. Avec une cruauté à peine soutenable. Surtout, le récit vire à l’autocélébration, se révèle sentencieux, long et ennuyeux. ». Pour Hélène Marzolf de Télérama, le cinéaste « se complaît dans un sadisme raffiné. Le second degré ne sauve pas cette démonstration boursouflée, simpliste et gratuite ». Ou encore pour la rédaction du Figaro : « Lars von Trier multiplie les provocations, frôle le ridicule, cite ses propres films et Albert Speer, s'extasie sur les stukas et les vins doux. » » (« First Man, Capharnaüm, The House That Jack Built... Les films à voir ou à éviter cette semaine », FIGARO,‎
chacun le soin de forger sa propre opinion.










Eugène Delacroix, La Barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers (1822) 
 

 Tableau vivant dans le film  

"Drame d'épouvante", Lars von Trier, "The House That Jack Built", "La maison que Jack a construite", "Descente aux enfers", Thriller

mercredi 21 novembre 2018

DANS L'OMBRE (TRILOGIE DES OMBRES, T. 1) / Arnaldur Indridason

Dans l'ombre (Trilogie des ombres, T. 1), Paris, Éditions Métailié, [2015] 2017, 334 p. Traduit de l'islandais par Éric Boury : Pyska husio.

Délaissant son inspecteur mélancolique, Erlendur Sveinsson, héros principal d'une douzaine de romans noirs publiés dans trente-sept pays, Arnaldur Indridason renoue ici avec la Grande Histoire, celle de la Deuxième Guerre mondiale.

Il met en scène deux jeunes hommes, Flovent, enquêteur de la police criminelle d'Islande, et Thorson, Islandais né au Canada, militaire désigné comme enquêteur, qui tenteront d'élucider le meurtre d'un représentant de commerce, dans une Islande sous occupation britannique et américaine, en 1941.

L'intérêt principal de ce roman tient davantage dans son aspect historique que dans l'intrigue policière, quelque peu tirée par les cheveux, dans la mise en valeur des deux protagonistes principaux, ni mélancoliques ni alcooliques, dans la description des relations tendues entre habitants du cru et militaires étrangers, sans oublier quelques nazis de bon ton et la découverte, chez Thorson, de son homosexualité refoulée. Les personnages féminins tiennent également une grande place dans ce récit, bien que cantonnés dans un rôle presque uniquement sexuel.

La lecture des deux premiers chapitres de la Femme de l'ombre, offerts en prime (p. 337-344), laisse présager une suite plus palpitante...

« Note : l'ordre chronologique des intrigues romanesques diffère de l'ordre de publication des romans en Islande, le troisième tome ayant été publié en premier en 2013. » (Wikipédia)

6,5 "Dans l'ombre", Arnaldur Indridason, "Roman policier islandais", "Deuxième Guerre mondiale"

lundi 8 octobre 2018

LE LAMBEAU / Philippe Lançon

Le Lambeau, Paris, Gallimard NRF, 2018, 511 p.

« JE SUIS CHARLIE » ou LA LITTÉRATURE AVANT TOUT

Ni roman ni essai, ce livre inclassable, écrit par Philippe Lançon, journaliste à Libération et à Charlie Hebdo, amplifie, magnifie le pouvoir des mots, de l'écriture, de la littérature.

« [...] une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. » (p. 375)

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon participe à la réunion de la rédaction de Charlie Hebdo, qui se terminera, comme on le sait, dans un bain de sang. Blessé lourdement à la mâchoire, Lançon devient une « gueule cassée ». L'écriture sera sa rédemption.

Divisé en une vingtaine de chapitres, aux titres plus éloquents les uns que les autres, contrairement au titre général, ce livre débute avec l'attentat contre Charlie Hebdo et prend fin avec l'attentat au Bataclan, le 13 novembre 2015.

Ni réquisitoire ni discours revanchard, ce récit déroule le temps de la guérison, de la rééducation de l'auteur.

« Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. » (p. 381)

Hospitalisé pendant près de trois mois à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (chapitres 1 à 17), en rééducation ensuite pendant près de sept mois à l'Hôpital militaire des Invalides (chapitres 18 à 20), qui seront suivis par deux ans et demi de kinésithérapie, Lançon aurait eu toutes les raisons de maudire les terroristes responsables de son état, ainsi que le destin. Il n'en sera rien. S'appuyant sur « [...] une phrase de Milan Kundera qui disait à peu près : « Rien ne sera pardonné, tout sera oublié. » » (p. 382), sans négliger le soutien inconditionnel de ses proches et du personnel médical, il fera de la littérature et de la musique ses bouées de survie. Entre l'Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, les Lettres à Milena de Franz Kafka et la Montagne magique de Thomas Mann, « [...] mes trois miroirs déformants et informants [...] » (p. 376), l'auteur vogue de souvenirs en réminiscences, sans jamais s'appesantir sur son sort.

« On n'échappe pas à l'enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas. Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m'avait été faite, ni celle qui cherchait à en réduire les effets. Ce que je pouvais faire en revanche, c'était apprendre à vivre avec, l'apprivoiser, en recherchant, comme disait Kafka, le plus de douceurs possible. » (p. 384-385)

Dans ce récit, le passé joue un rôle majeur (amours, amitiés, famille, adolescence, etc.).

« « On arrange aisément les récits du passé que personne ne connaît plus comme ceux des voyages dans les pays où personne n'est allé. » » Marcel Proust (p. 377)

Si vous aimez les romans et les récits d'Emmanuel Carrère, son style, vous vous délecterez, si je puis dire, de ce livre émouvant, touchant et superbement écrit.

Un aparté : je ne peux me retenir de citer ses propos sur le premier tome du Journal de Philippe Muray [voir le blogue du 31 juillet 2018].

« [...] le pessimisme de Muray, dont j'appréciais la mauvaise foi et la résistance posthume au moralisme ambiant, était devenu grisâtre et hors de propos. Il était mort en 2006 à soixante ans et je l'avais enterré, comme on dit dans la presse, avec affection dans Libération. C'était un écrivain baroque, au sens propre de l'adjectif, un homme qui n'en finissait jamais de tirer des lignes autour des motifs de sa mélancolie et de son exaspération. Au début des années quatre-vingt, lecteur à l'université californienne de Berkeley, il avait identifié et décrit ce qui allait devenir en France le « politiquement correct », et qui n'était jamais qu'une forme de puritanisme renouvelé par les sirènes du progressisme et la colère des minorités. » (p. 378)

10/10 Philippe Lançon, Philippe Muray, Terrorisme, "Le Lambeau", Marcel Proust, Franz Kafka, Thomas Mann, "Je suis Charlie"

dimanche 26 août 2018

LUMIÈRE NOIRE / Lisa Gardner

Lumière noire, Paris, Albin Michel, [2016] 2018, 503 p. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Deniard : Find Her.

SURVIVRE ! Leitmotiv de Florence (Flora) Dane, enlevée et séquestrée par un routier pendant 472 jours, enfermée en majeure partie dans un cercueil en pin... Roman terrifiant et captivant, qui laisse une large place à l'imagination quant aux nombreux sévices sexuels infligés à la victime et qui met bien en lumière la souffrance et les différentes phases que la mère (Rosa) et le frère (Darwin) devront affronter, avant et après la délivrance de Flora, ainsi que les mécanismes en action dans le syndrome de Stockholm.

Parallèlement à l'enquête conduite par la commandante D.D. Warren et son équipe, du Boston Police Department, Florence cherche à retrouver d'autres jeunes femmes disparues depuis plusieurs mois (Stacey Summers, Kristy Kilker, Natalie Draga), se mettant à nouveau en danger. Derechef, elle sera enlevée, séquestrée et enchaînée, cette fois-ci, dans une chambre noire.

Étonnamment, ce thriller psychologique, bien structuré, aux temporalités bien marquées, à l'écriture efficace et limpide, perd de l'intérêt à partir du deuxième enlèvement (trop de longueurs, de déjà-vu ?). Et, surtout, l'enquête et le dénouement se terminent en une apothéose à laquelle il est difficile de croire ou d'adhérer.

L'auteure publie également sous le pseudonyme d'Alicia Scott. Elle a reçu le Grand prix des lectrices du magazine Elle, en 2011, dans la catégorie « policier », pour son roman La Maison d'à côté (publié en anglais en 2009). Elle a écrit plus d'une trentaine de romans policiers répartis principalement dans deux séries : FBI Profiler ; Détective D.D. Warren. (Wikipédia)

8,5/10 Lisa Gardner, "Lumière noire", "Thriller psychologique", Polar, "Roman policier", "Roman policier américain", Résilience, Victimologie, "Syndrome de Stockholm"

mardi 31 juillet 2018

ULTIMA NECAT I JOURNAL INTIME 1978-1985 / Philippe Muray

Ultima necat I Journal intime 1978-1985, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 621 p.

Édition établie par Anne Sefrioui.

Postface, d'Anne Sefrioui, p. 581-585 ; ANNEXE. Muray avant Muray : Premiers Écrits, d'Alexandre de Vitry, p. 587-590 ; Index des noms, p. 591-604 ; Index des oeuvres, p. 605-619 ; Table des matières, p. 621.

Vulnerant omnes, ultima necat.

Locution latine anciennement placée sur les cadrans d’horloge ou solaires des édifices publics ou des églises, signifiant que l'existence humaine n'est que souffrance...

Elles [les heures] blessent toutes, la dernière tue.

Essayiste et romancier, Philippe Muray est né le 10 juin 1945 à Angers et est décédé à Paris le 2 mars 2006. Étoile « noire » de la littérature française contemporaine, son oeuvre protéiforme, consacrée à la Grande Littérature, demeure peu connue du grand public, même si, pour des raisons alimentaires, il est l'auteur, sous pseudonyme, de près d'une centaine de polars grand public, publiés dans la collection « Brigade mondaine ».

À ce sujet, lire le portrait tracé par Jacques Drillon :

« Philippe Muray le mercenaire de Gérard de Villiers », L'OBS, no 2632, 16 avril 2015, p. 64-69.

« Vivre de ce qu'on hait le plus est une malédiction. Et c'est le cas de Philippe Muray, penseur intransigeant, l'homme des « Exorcismes spirituels », de « l'Empire du bien », le contempteur du monde moderne, qui offre la vision la plus noire de ce que nous sommes devenus, la perspective la plus escarpée de ce que nous devrions être. » (Jacques Drillon, p. 68)

« Philippe Muray se voulait le chroniqueur et le contempteur du désastre contemporain, cette époque où « le risible a fusionné avec le sérieux », où le « festivisme » fait loi. Son œuvre stigmatise, par le rire, la dérision et l'outrance de la caricature, les travers de notre temps. Il inventa pour cela (dans Après l'Histoire) une figure emblématique de ce temps : Homo festivus, le citoyen moyen de la post-histoire, « fils naturel de Guy Debord et du Web ». » (Wikipédia)

Deux conditions sont requises pour le lecteur de ce Journal : aimer plonger dans les journaux intimes et prendre le temps, car cette lecture est non seulement exigeante mais laborieuse. Muray est une encyclopédie vivante et, dans les premières années de ce journal, il écrit abondamment sur les religions, le gnosticisme, les philosophies anciennes et les écrivains en vogue au XIXe siècle. Les notes et commentaires sont rares et, pour un lecteur moyen, il est difficile de suivre cette pensée complexe, en ébullition. Par contre, le plaisir est d'être dans « la marmite de l'écrivain », dans son labeur quotidien, de souffrir avec lui de sa solitude, de ses angoisses, de ses remises en question constantes, de suivre le déroulement de ses projets littéraires, de « [...] son « roman » fou, où il veut tout mettre, les histoires, les gens, le sens, le monde et expérimenter toutes les techniques ». (Jacques Drillon, p. 68) Et aussi, plaisir de l'écriture, des fulgurances, des jeux de mots, de la phrase bien tournée, de l'abandon quasi total à la vérité, à la littérature.

Ce livre « [...] n'est pas à mettre entre toutes les mains [...] c'est un livre inacceptable. [...] Car on ne peut plus entendre, nous qui sommes définitivement vaincus par « ce qu'on nous oblige à penser » (Ponge), ce qu'il écrit des femmes, de l'indifférenciation sexuelle, de la perversité des enfants, de la répugnance à l'idée de procréer, de la catastrophe égalitariste, des homosexuels, des journaux, de l' « espèce humaine » [...]. » (Jacques Drillon, p. 68)

« Le Journal de Philippe Muray, qui s'ouvre le 17 août 1978, se comprend mal si l'on ne saisit dans quel contexte il s'est élaboré. Treize ans avant L'Empire du Bien, il n'est guère question de musique techno, d' « envie du pénal » ni, bien sûr, de Paris-Plage, mais plutôt de métaphysique, de théologie, de gnosticisme et, au sommet, de littérature. Ce Journal, s'il peut sembler indiquer l'origine du cheminement intellectuel de Muray, est en réalité tard venu. L'auteur a déjà trente-trois ans, et une première série d'ouvrages derrière lui, qui approfondissent une réflexion obsessionnelle portant sur la question de la masse, du multiple, du pluriel, du grand nombre, et dessinant son envers en voie de disparation : l'unique, le singulier, l'individuel. Dans une langue difficile, truffée des « scories » de son époque, [...] Muray explore les thématiques qui présideront ensuite à toute son oeuvre, des tribulations critiques du 19e siècle à travers les âges à la description infatigable des vagissements d'Homo festivus. » (Alexandre de Vitry, ANNEXE. Muray avant Muray : Premiers Écrits, p. 587)

« Muray conceptualise l' « envie du pénal », qui désigne la volonté farouche de créer des lois pour « combler le vide juridique », c'est-à-dire, selon lui, pour supprimer toute forme de liberté et de responsabilité. Envie de pénal qu'on retrouve aussi dans la judiciarisation de la vie quotidienne, autrement dit le recours permanent aux tribunaux pour régler les problèmes auxquels les individus sont confrontés. » (Wikipédia)

« « Le Journal entraîne les plus grandes questions qu'un écrivain puisse se poser de son vivant : celle de l'héritage, celle du légataire, celle de l'exécuteur testamentaire. C'est en effet son corps, pour le coup, son vrai corps, qu'il abandonne aux chiens en mourant. » Ces mots écrits par Philippe Muray le 30 janvier 1995 donnent la mesure de la responsabilité qui m'incombe en publiant ce Journal : me voici conduisant la meute, livrant en pâture ce corps qui n'est pas le mien, avec pour seule espérance d'être la fameuse chienne de tête célébrée par Céline, celle qui, sous la glace où glisse le traîneau, pressent les dangers. » (Anne Sefrioui, Postface, p. 581)

« [...] il m'est apparu [...] que j'avais sous les yeux une oeuvre d'écrivain exceptionnelle, où ma susceptibilité n'avait guère sa place. C'est ainsi qu'après de nombreux atermoiements [...], une publication in extenso m'a paru s'imposer. Toutefois, mon immolation à la littérature a ses limites, aussi ai-je procédé à quelques coupures sur des passages concernant ma vie intime, m'estimant déjà suffisamment exposée : caviardage modeste puisque sur ce copieux premier volume par exemple, elles ne représentent qu'une dizaine de pages. Et que les puristes se rassurent, je ne suis pas Mme Jules Renard : il est d'ores et déjà entendu que les originaux de cette publication seront déposés dans un fonds littéraire national, et un jour consultables. » (Anne Sefrioui, Postface, p. 584)

« [...] Nécessité de tenir mon Journal : dire le plus crûment possible tout ce que je pense être vrai et qui ne peut en aucune façon être avoué publiquement. Il y a des choses dont l'aveu vous condamne à jamais. Ça s'est passé à toutes les époques, mais plus encore dans notre société cordicole d'aujourd'hui. Donc, Journal. Cette activité « archaïque » justifiée par ce qu'il y a de plus moderne ou post-moderne dans l'ambiance de maintenant : l'impératif de Vertu totale dont les médias surveillent quotidiennement l'application. Mon Journal est la part nécessairement clandestine de ma constante mise en question des valeurs (des mensonges) morales de l'an 2000. Et ce qu'on ne peut pas dire, il faut l'écrire ici » (30 octobre 1987). » (Philippe Muray, cité dans la Postface, p. 582)

« Un Journal qui se respecte ne peut être que d'outre-tombe. Les livres qu'on publie de son vivant, si provocants qu'ils paraissent, ne sont que des concessions. Un Journal est la mise en scène de l'impubliable sans masque. » (Philippe Muray, cité dans la Postface, p. 582)

« La teneur souvent sombre, âpre, tourmentée, de ce premier tome pourra surprendre les lecteurs du brillant Muray des dernières années. Car il y a loin entre le jeune écrivain inconnu qui débute son journal en 1978, à trente-trois ans, et l'homme mûr qui l'achève le 31 décembre 2004, vingt-six ans plus tard, avec ces mots : « Ici se termine non seulement l'année mais aussi, et pour des raisons que je n'ai pas le temps de déployer, la rédaction de mon Journal. Disons que, d'une part, il commençait à m'ennuyer, comme ma vie, comme la vie en général, et que, d'autre part, il était devenu ce qui m'occupait suffisamment pour que je n'aie pas le temps d'écrire autre chose... » [...] aux toutes premières années, relativement courtes, succède un gonflement des pages spectaculaire, qui donne la mesure du temps accordé par Muray à cette part de son oeuvre. Ainsi, ce tome I rassemble huit ans d'écrits, mais le deuxième n'en comportera que deux, rythme qui sera celui des volumes suivants. » (Anne Sefrioui, Postface, p. 584-585)


« [...] cinq ans après 1968, année d'une célèbre conférence de Barthes sur « La mort de l'auteur », et sept ans après la publication des Mots et les Choses, où Foucault proclamait « la mort de l'homme ». Au tour de Muray de faire naître une littérature de « la mort de l'individu ». (Alexandre de Vitry, ANNEXE..., p. 588)

« Emmenant avec lui une série d'illustres prédécesseurs, comme il le fera dans Le 19e siècle à travers les âges (ici : Mallarmé, Joyce, Stirner, Céline, Sade, Rabelais, Zola, Soljenitsyne...), Muray donne à la littérature une mission de lucidité : éclairer la réalité du multiple, du massif, secret caché au fond de l'Être, pour faire saillir, du même coup, le propre aporétique de l'écrivain : devenir unique en saisissant, d'un seul coup, tout le monde. « Écouter le nombre, écrire en multiple, c'est tout de suite se prendre pour ils en disant je à toutes les places. » » (Alexandre de Vitry, ANNEXE..., p. 589)

9/10 Philippe Muray, "Ultima necat I Journal intime 1978-1985", "Journal intime", Écriture, Essai, Roman

mardi 19 juin 2018

LES VOYAGEURS INTEMPESTIFS / Maïa Maïakov

Les Voyageurs intempestifs, Le blog de Maïa, Mediapart, 18 juin 2018.

https://www.mediapart.fr/maia-maiakov/blog

Au moment où Donald Trump, président des États-Unis, applique une politique inhumaine de séparation des familles dans le but de contrer l'immigration illégale, les mots, la parole poétique et théâtrale peuvent être d'un grand secours.

Je vous recommande chaudement la lecture du texte suivant, publié dans Mediapart. Pour ceux et celles qui souhaiteraient le lire dans le site même, l'adresse est donnée plus haut. Cela vous permettra de prendre connaissance des autres textes de Maïa Maïakov...

Nous n'avons pas pris la mer, c'est la mer qui nous a dit : « Montez, mes enfants ! »


Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous n'arrivons pas au bon moment.
Nous ne choisissons ni l'heure ni le lieu.
Nous débarquons,
Barbares !
De jour comme de nuit.
Nous faisons peur aux petits enfants.
ON leur raconte d'étranges choses à notre sujet :
ON leur dit que nous venons souiller leur terre,
Cette terre qui est la leur puisqu'elle les a vus naître.
ON leur dit que nous venons manger leur pain,
Et toucher le cul des jeunes filles du pays.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous arrivons à la dérive,
Nous arrivons à la ramasse,
À bout de forces.
Nous frappons nos mains pour imiter les palpitations du cœur.
Nous nous calons sur le même tempo :
Un seul cœur pour le chœur des marins.
Nous faisons de la poésie pour ne pas mourir tristes si jamais la mort arrive.
Nous prenons le temps de rire au cas où la mort viendrait nous prendre.
Nous naviguons sans lumière pour pas que la mort nous trouve.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Vous entendez depuis le rivage notre cœur qui bat.
Nous voulons vivre, camarades.
Juste cela.
Simplement vivre.
Ce n'est pas nous qui avons pris la mer, c'est la mer qui nous a vus et qui a dit :
« Montez sur mon dos, mes enfants ! »
Et nous sommes montés.
Voilà tout.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous savons qu'ON vous a raconté des histoires,
Les hommes font cela parce que celui qui est nouveau est étrange,
Celui qui est étrange est étranger,
Et l'étranger est plus ou moins barbare.
Mais nous sommes, nous aussi, des enfants,
Nous avons une mère et un père.
Nous avons des sœurs et des frères.
Et si nous avons le visage un peu brûlé, c'est parce que nous n'avons plus de toit depuis un moment.
Nous sommes des frères qui cherchons un toit.
Voilà tout.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Pardonnez notre voix un peu forte : chez nous il faut parler fort pour se faire entendre.
Bien que nous ayons haussé la voix, nous ne nous sommes pas fait entendre.
Alors nous avons essayé de crier.
Nous essaierons de chanter, maintenant.
Nous savons qu'ON vous a raconté des histoires.
Si nous portons des vêtements sales, c'est que nous ne voulions pas arriver nus.
Vous auriez pris peur davantage encore.
Vous auriez cru les histoires davantage encore.
Nous ne sommes pas des bêtes sauvages.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous ne vous voulons aucun mal.
Nous naviguons depuis des jours et des jours.
Nous avons les pieds mouillés.
Nous voyons une terre.
Nous voulons mettre pied à terre.
Seulement cela.
Chez nous la terre est ta mère.
Et la mère donne à manger sans séparer les enfants autour de la table.
Chez nous la mère donne à manger dans un gros plat en terre,
Et gare ! gare ! gare à celui qui ne termine pas.

Nous sommes les voyageurs intempestifs.
Nous ne vous voulons aucun mal.
Nous savons qu'ON a médit de nous.
Ce sont des mensonges.
Nous avons les cheveux ébouriffés parce que le vent à soufflé pour nous pousser jusqu'ici.
Nous avons une barbe épaisse parce que chez nous le sable se lève.
Nous sommes vos frères.
Quoi qu'ON vous ait dit.
Nous vous tendons la main.
Et si vous la prenez, nous vous montrerons que lorsqu'on nous frapperons ensemble,
Ce sera un seul chœur qui battra.

9,5/10 Maïa Maïakov, "Les Voyageurs intempestifs", Mediapart, "États-Unis", Donald Trump, Immigration, Migrants

Photo : M.M. La carte et le territoire
 

lundi 11 juin 2018

COULEURS DE L'INCENDIE / Pierre Lemaitre

Couleurs de l'incendie, Paris, Albin Michel, 2018, 535 p.

Suite du roman populaire Au revoir là-haut (prix Goncourt 2013), ce dernier opus n'offre pas le même intérêt ni le même plaisir. Si le thème de la vengeance est à nouveau bien exploité, les situations dans lesquelles les principaux personnages se retrouvent s'avèrent peu crédibles, pour ne pas dire tirées par les cheveux... Si l'auteur possède toujours une écriture fluide, endiablée, le don des retournements inattendus, le roman sombre malgré tout dans le rocambolesque.

Situé dans l'entre-deux guerres, de 1927 à 1936, avec un épilogue en 1951 sur le sort des principaux protagonistes, Couleurs de l'incendie met en scène Madeleine Péricourt, la fille du banquier Marcel Péricourt et soeur d'Édouard, divorcée du lieutenant Aulnay-Pradelle, dont elle a eu un fils, Paul. Madeleine devient ici une sorte de double du comte de Monte-Cristo qui, après une cruelle trahison, est dépouillé, mais se venge de belle façon.

D'ailleurs, dans une « reconnaissance de dette », Pierre Lemaitre rend hommage à Alexandre Dumas, père :

« Le titre de cet hommage à mon maître Dumas est extrait d'un vers d'Aragon (« Les lilas et les roses », Le Crève-coeur, 1941) et s'inspire librement d'un certain nombre de faits réels. » (p. 533)

Ce vers de Louis Aragon est le dernier de ce magnifique poème écrit après la signature de l'armistice entre la France et l'Allemagne, par le général Pétain et Hitler : Couleur [sic] de l'incendie au loin roses d'Anjou.

À la page 380, on peut lire cet extrait :

« Le gouvernement observait avec inquiétude les couleurs de cet incendie qui gagnait sans cesse du terrain. », à propos d'une grève générale de l'impôt. Les faits réels d'entre les deux guerres (évasion fiscale, aéronautique, politique, corruption, journalisme), dont parle l'auteur, constituent, pour une bonne part, l'intérêt de ce roman non dénué de saveurs ni de couleurs...

Pierre Lemaitre possède le sens du récit bien mené, qui maintient son lecteur en haleine.  Mais, cette fois-ci, il pousse le bouchon un peu trop loin... À lire sur une plage, sans doute. Si c'est le cas, je vous recommande plutôt ses polars, absolument terrifiants : Travail soigné, 2006, Prix Cognac 2006 ; Robe de mariée, 2009, Prix du polar francophone 2009 ; Cadres noirs, 2010, Prix du polar européen 2010 ; Alex, 2011, Prix des lecteurs du Livre de poche 2012 ; Sacrifices, 2012, CWA Dagger International 2015, ainsi qu'Au revoir là-haut, le livre et le film.

7/10 Pierre Lemaitre, "Roman populaire", "Alexandre Dumas, père", "Le Comte de Monte-Cristo", "Au revoir là-haut", Louis Aragon, "Les lilas et les roses", "Couleurs de l'incendie"

jeudi 31 mai 2018

LE DIABLE REBAT LES CARTES / Ian Rankin


Le diable rebat les cartes, Paris, Éditions du Masque, [2016] 2018, 383 p. Traduit de l'anglais (Écosse) par Freddy Michalski : Rather Be the Devil.

Une enquête de l'ex-inspecteur John Rebus !

Quel plaisir de replonger dans l'écriture dynamique, acide, cynique, humoristique et musicale de Ian Rankin. Celle-ci, combinée avec une intrigue et un sens du récit décoiffant, nous ramène une galerie de lieux et de personnages, toujours en Écosse, que nous retrouvons d'un livre à l'autre avec autant de bonheur.

Particulièrement bien tricoté, même s'il n'est pas toujours facile de suivre le fil des événements qui se déroulent à deux époques, ce dernier opus met à nouveau en lumière l'inspecteur John Rebus, son humour cinglant, ses réparties savoureuses et des dialogues parfaitement harmonisés, en contrepoint avec les nombreux extraits de chansons rock et jazzées qui ponctuent régulièrement le récit. À ce propos, la traduction française du titre anglais, Rather Be the Devil, tiré de la chanson de No Money Kids, est beaucoup moins percutante et moins suggestive.

Le diable du titre est ici et toujours Big Ger Cafferty, l'ennemi juré de Rebus, reflets inversés, caïd contesté d'Edimbourg par Darryl Christie, qu'il a autrefois initié aux arcanes du crime et du pouvoir. Face à eux, ou tout contre eux, la joyeuse bande de John Rebus, ex-policier supposément à la retraite, formée de l'inspectrice Siobhan Clarke et de l'inspecteur Malcolm Fox.

Alternant entre présent et passé, Rebus parviendra à élucider une vieille affaire classée, un cold case, le meurtre de Maria Turquand, survenu quarante ans plus tôt, dont les ramifications se prolongent dans le temps présent, à travers de multiples histoires de blanchiment d'argent, d'enlèvement et de séquestration.

Plaisir garanti !

9,5/10 Ian Rankin, "Le diable rebat les cartes", "Rather Be the Devil", "Roman policier", "Polar écossais", John Rebus

dimanche 27 mai 2018

KINGS OF WAR / Pièces de William Shakespeare, dans une mise en scène d'Ivo van Hove







Kings of War, pièces de William Shakespeare : Henri V, Henri VI et Richard III, dans une mise en scène d'Ivo van Hove. Spectacle créé en 2015 par le Toneelgroep Amsterdam, présenté au Festival TransAmériques (FTA), du 24 au 27 mai 2018, au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal. En néerlandais, avec surtitres en français et en anglais.

D'une durée de quatre heures et demie, entracte inclus, ce spectacle éblouissant propose une réflexion politique et un regard impitoyable sur la gouvernance de trois rois et sur la destinée de leur royaume, trois souverains issus de la même dynastie que la reine Elizabeth II, royale souveraine du Canada et du Commonwealth.

Dans un décor vintage (fauteuils en cuir, téléphones à cadran, lit, bureau, table de cuisine, télé en noir et blanc, etc.) qui rappelle les années cinquante ou soixante,  décor manipulé à vue par les comédiens et quelques techniciens, se déploient la quinzaine de comédiens et comédiennes, accompagnés par quatre musiciens et un chanteur.

Spectacle visuel autant que physique, symbolisé par la couronne royale, c'est particulièrement dans les coulisses du pouvoir que réside l'aspect spectaculaire de ce spectacle. Grâce à une caméra portée par un caméraman, de nombreuses scènes sont jouées à l'arrière-scène, souvent en gros plans, ce qui permet au spectateur de ne rien perdre des expressions et du jeu des comédiens. Ce chassé-croisé constant entre la scène et l'arrière-scène donne lieu à de remarquables défilés de cour et révèle également la turpitude humaine, dans un parcours labyrinthique symbolisant tant les méandres du pouvoir que de l'âme humaine.

Cette noirceur de l'âme est rendue avec force dans Richard III, interprété de façon remarquable par un comédien fabuleux, colosse de près de deux mètres, avec quelques taches de vin sur la joue gauche, dont la démarche brusque et saccadée, dans un costume étriqué, trop étroit, rend bien le personnage du roi boiteux, une sorte de Robert Gravel dont le jeu dans Vie et Mort du roi boiteux de Jean-Pierre Ronfard continue de me hanter. Au fur et à mesure de la progression de la pièce, Richard III gagne en amplitude, revêt un costume noir à la coupe parfaite, gagne en immoralité et en violence, image démultipliée (une scène avec un miroir dans laquelle on voit le comédien se regardant, image projetée à son tour par la caméra, derrière le miroir), triple image, abyssale, dans laquelle Richard III rappelle aussi bien Donald Trump que Francis Underwood, président fictif des États-Unis dans House of Cards.

« Les grands thèmes actuels, il faut les voir sur nos scènes en regardant derrière le miroir, et non en contemplant le miroir. » Ivo van Hove, metteur en scène flamand, cité dans la préface de Ivo van Hove, la fureur de créer, Solitaires intempestifs (Chloé Gagné Dion, « Derrière les miroirs où se mirent les rois », Le Devoir, 19 mai 2018, p. 4).

9/10 Ivo van Hove, "Kings of War", "Toneelgroep Amsterdam", "Festival TransAmériques", William Shakespeare, "Henri V", "Henri VI", "Richard III", Robert Gravel

 
 

 

Photos de Jan Verweyveld

vendredi 18 mai 2018

LE CHASSEUR DE LAPINS / Lars Kepler

Le Chasseur de lapins, Arles, Actes Sud, coll. « Actes noirs », [2016] 2018, 567 p. Traduit du suédois par Lena Grumbach : Kaninjägaren.

Pseudonyme du couple Alexander Ahndoril et Alexandra Coelho Ahndoril, Lars Kepler ne signe pas ici son meilleur polar... Mettant à nouveau en scène l'inspecteur Joona Linna, condamné à quatre ans de prison, et Saga Bauer, inspectrice à la Säpo, deux policiers « bioniques » que rien n'arrête, ce thriller psychologique déroule une série de meurtres qui laissent croire, au début, à un acte terroriste.

Le problème est que, en dépit d'une construction rigoureuse, d'un rythme haletant et d'une écriture souple et soutenue, l'originalité n'est guère au rendez-vous. Récit aux causes et aux motifs facilement prévisibles, sans surprises, rien ne distingue ce polar de ses nombreux avatars.

Un point positif : on y apprend à distinguer le « tueur en série » du « tueur à la chaîne », notre « chasseur de lapins », qui fonctionne à partir d'un plan bien établi, et non pas poussé par des perversions sexuelles ou autres, qui conduisent généralement le tueur en série à commettre de plus en plus de crimes.

Je vous recommande plutôt leur premier ouvrage : l'Hypnotiseur, ainsi que le Marchand de sable et  Désaxé.

7/10 "Le Chasseur de lapins", Kaninjägaren, Lars Kepler, "Roman policier scandinave", "Polar suédois"

dimanche 15 avril 2018

PERLES DE VIE / René de Obaldia

Perles de vie. Précis de sagesse portative, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2017, 77 p. Préface, p. 9-12.


Né le 22 octobre 1918, à Hong Kong, René de Obaldia, centenaire pétillant, accordait, le 6 avril 2017, un entretien à François Busnel, animateur de la Grande Librairie, émission littéraire hebdomadaire diffusée sur les ondes de TV 5.

Par hasard, à la Bibliothèque Ahuntsic, je tombe sur cet ouvrage, que je m'empresse de lire. Déception ! Si la préface invitait à la lecture, le contenu, lui, s'est avéré décevant.

« Chers lecteurs,

Je vais bientôt me quitter. Oui, disparaître de cette planète. Et il m'est venu à l'idée, encouragé par mon cher éditeur, de rassembler moult pensées, citations (la plupart méconnues), engrangées tout au long de mon existence, et de vous les léguer, dans l'espoir que pour vous aussi, elles seront source de réflexions, méditations, voire matière à rire et à pleurer. » (p. 9)

Ce ramassis de courts textes sent en effet l'arnaque éditoriale, qui cherche à titiller l'acheteur dans le lecteur...

Si vous tombez dans le panneau, ne vous en prenez qu'à vous-même...

QUELQUES PERLES REPÊCHÉES

Sans le diable, Dieu n'aurait jamais atteint le grand public. Jean Cocteau

Le théâtre : la réflexion active de l'homme sur lui-même et sur sa folie. Novalis

J'ai peu de choses en commun avec moi-même. Franz Kafka

L'expérience : un peigne pour peigner les chauves. Tchouang-Tseu

Aujourd'hui, je me sens aussi lucide que si je n'existais pas. Fernando Pessoa

Il faut beaucoup de temps pour devenir jeune. Pablo Picasso

Pourquoi se déplacer, puisque c'est soi-même qu'on emporte en voyage ? Sénèque

J'ai vu que les hommes étaient étonnés de mourir et qu'ils n'étaient point étonnés de naître. C'est là cependant ce qui mériterait le plus leur surprise et leur admiration. Louis-Claude de Saint-Martin

Un livre doit être la hache pour [qui brise] la mer gelée en nous. Franz Kafka

5/10 René de Obaldia, "Perles de vie", Citations, Pensées, Recueil

samedi 7 avril 2018

L'ARCHIPEL DES SOLOVKI / Zakhar Prilepine

L'Archipel des Solovki, Arles, Actes Sud, coll. « Lettres russes  », [2014] 2017, 823 p. Roman traduit du russe par Joëlle Dublanchet : Obitel'.

Avant-propos : p. 7-14 ; Livre I : p. 15-449 ; Livre II : p. 451-766 ; Postface : p. 767-776 ; Appendice. Journal de Galia Koutcherenko : p. 777-802 ; Quelques remarques : p. 803-817 ; Épilogue : p. 819-821.

Lauréat 2017 du Grand Livre pour Obitel'.

Après la lecture, dans les années quatre-vingt, de l'Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d'investigation littéraire d'Alexandre Soljenytsine, en trois tomes, je ne croyais pas lire à nouveau sur ce sujet, encore moins un « roman d'amour »... La critique de Christian Desmeules, « Voyage au bout de l'enfer. L'archipel des Solovki est une plongée en apnée au coeur du premier goulag de l'Union soviétique », Le Devoir, 9 décembre 2017, p. 40, m'a convaincu du contraire, fort heureusement.

« Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l'archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Petersbourg et à 160 kilomètres du pole Nord, c'est là que « l'archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10)

Ce roman ne s'adresse sans doute pas à tous les lecteurs. Sa longueur, son univers foisonnant de noms, de patronymes, de lieux, de personnages en font une lecture captivante, certes, mais ardue. Ça ne se lit pas comme un polar... Quoique, par certains côtés, le sort des personnages principaux ne se jouera qu'à la toute fin, haletante.

L'auteur, né en 1975, poète, rocker, flic, videur en boîte de nuit, commandant dans les forces spéciales en Tchétchénie, apparaissait dans le roman Limonov [Édouard] d'Emmanuel Carrère « sous les traits d'un « nasbol convaincu », soit un militant du Parti national-bolchevique, aujourd'hui « nationaliste d'extrême gauche ». (Voir le court texte de Grégoire Leménager, « Zakhar Prilepine. Le « méchant » surdoué », L'Obs, no 2783, 8 mars 2018, p. 84.)

Dans la Postface, l'auteur raconte sa rencontre avec la fille de Fiodor Ivanovitch Eïkhmanis, « fondateur des camps de concentration de la Russie soviétique » (p. 11) et chef du camp des Solovki, né le 25 avril 1897 et décédé le 3 septembre 1938, lors des purges staliniennes, l'un des personnages centraux du roman, qui lui remet le journal de Galina Andreevna Koutcherenko, gardienne, héroïne, avec le  détenu Artiom Goriaïnov, de cette  « histoire d'amour ».


« Artiom, jeune homme parricide (allusion assumée aux Frères Karamazov) déporté aux Solovki, se retrouve [...] immergé au milieu d'une population, haute en couleur, de droits-communs, de politiques, de membres du clergé, d'officiers de l'Armée blanche, de soldats de l'Armée rouge, de tchékistes...

Dans une langue dense, tenue, charnelle, Zakhar Prilepine, l'écrivain le plus populaire actuellement dans son pays, fixe ce moment nodal où tout va basculer pour faire de la Russie l'enfer d'une autre planète.

Un roman russe, très souvent dostoïevkien, un grand livre ! » (Quatrième de couverture)

Si le Livre I, qui se déroule en été, met en place l'univers carcéral et les principaux protagonistes et semble refléter une certaine sérénité ou du moins un « vivre ensemble » relatif entre geôliers et prisonniers, le Livre II, en automne-hiver, après une tentative d'assassinat du chef de camp, donne plutôt froid dans le dos, même si l'humour et le cynisme d'Artiom, le héros de cette épopée infernale, sinon de l'auteur lui-même, dominent tout au long du roman.

Un long voyage dans les ténèbres, dont on ne revient pas indemne.


EXTRAITS

« [...] notre différence tient dans le fait que nous nous punissons très vite et de nos propres mains - nous n'avons pas besoin pour cela des autres peuples. Il arrive qu'ils viennent quand même lorsque, disons, nous nous sommes brisé les jambes, arraché les yeux et qu'avec notre gorge qui gargouille et notre sang qui s'écoule, nous sommes étendus et passons tendrement nos mains sur la terre.

L'homme russe n'a pas pitié de lui-même : c'est là son caractère principal.

En Russie, Dieu laisse tout faire. Il n'a rien à faire chez nous. » (p.774-775)


« Dans un roman, l'écrivain pense qu'il s'est caché, et qu'il se révèle dans l'un des héros, ou dans deux, ou dans trois, tout entier, avec toute sa bassesse. Tandis que dans le journal intime, que l'on écrit toujours dans l'espoir qu'il sera lu, celui qui écrit (cela peut être n'importe qui, moi par exemple) fait des simagrées, se donne des grands airs. Juger d'après des journaux intimes, c'est stupide. » (p. 787)

« La révolution n'a pas de gratitude. C'est sans doute normal. Le futur envoie l'inutile aux oubliettes. C'est ce qu'il faut. » (p. 789)

9/10 Zakhar Prilepine, "L'Archipel des Solovki", "Roman russe", Alexandre Soljenytsine, "L'Archipel du goulag", Emmanuel Carrère











lundi 26 février 2018

THE SQUARE / Film réalisé par Ruben Östlund

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 26 février 2018

The Square, Suède, Allemagne, France, Danemark, 2016, 142 minutes. R. et Sc. : Ruben Östlund. Palme d'or au Festival de Cannes 2017.

À l'image des nombreux escaliers en colimaçons qui hantent le parcours du « héros », Christian, conservateur d'un musée d'art contemporain, le spectateur, dans un premier temps, risque d'être perdu ou, à tout le moins, perplexe devant les épreuves que ce « héros à la triste figure » devra affronter :

« Au plan social, une stratégie périlleuse de récupération sauvage du téléphone qui a échoué dans une cité. Au plan professionnel, la commande d'une campagne de communication « clivante » confiée à un cabinet de jeunes abrutis prétentieux dirigés par un vieux beau.

Au plan mondain, un dîner de gala avec un faux singe mais un vrai performeur russe qui terrorise l'assemblée des VIP. Au plan sexuel, une aventure grotesque avec une journaliste américaine et un vrai singe. »

[...]

 Au plan familial, le degré zéro de la communication d'un père divorcé avec ses deux fillettes qui lui rendent visite. Et autant de catastrophes à la clé. »

Jacques Mandelbaum,  « « The Square », Palme d'or à Cannes : un triste héros des temps modernes », Le Monde, 18 octobre 2017.

Si la Palme d'or qui a récompensé ce film iconoclaste a provoqué la surprise générale, face à 120 battements par minute du réalisateur Robin Campillo, on peut comprendre, après coup, le choix du jury : les différents thèmes abordés, plus la liberté d'expression, l'immigration, l'art contemporain, la lutte des classes, les limites du marketing et des communicants, etc., sans oublier le traitement choc de nombreuses scènes qui, tout en laissant le spectateur hilare, suscitent le malaise, miroir à double face qui révèle la turpitude et la faiblesse humaines enfouies en chacun, sous un vernis de civilité et de bons sentiments.

 « Le Carré est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs. » Ce carré illusoire explosera littéralement, tout comme la statue équestre d'un autre temps qui s'écroule au début du film, scène annonciatrice des catastrophes à venir.

Autre motif, peut-être, du choix du jury, une finale qui laisse le spectateur en plan, obligé de conclure par lui-même, de mettre un terme à la trajectoire du personnage principal, qui semble sans fin (celui-ci s'enfonce dans un tunnel routier, dans sa Lexus, avec ses deux fillettes assises sur la banquette arrière).

The Square prolonge et accentue, du côté de la Cité, le côté grinçant de Snow Therapy (Force majeure) du même réalisateur, drame qui se déroulait dans une station de ski dans les Alpes et qui interrogeait et remettait déjà en question le rôle de l’homme au sein de la famille et du monde modernes. (Prix du jury d'Un Certain Regard au Festival de Cannes 2014.)

9/10 "The Square", Ruben Ôstlund, "Comédie dramatique suédoise", "Festival de Cannes", Immigration, "Art contemporain", Marketing, Communications, "Snow Therapy", "Lutte de classes"

vendredi 23 février 2018

UNE MÈRE / Stéphane Audeguy

Une mère, élégie, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2017, 149 p.

Élégie : « Poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques. » (Le Petit Robert, 1993)

N'aie crainte, ami lecteur. Il s'agit davantage de tristesse que d'une plainte ou de mélancolie. Stéphane Audeguy, l'une des plus belles plumes contemporaines françaises (voir le blogue du 5 avril 2017), compose cette élégie à la mémoire de sa mère, décédée en 2016, à l'âge de 78 ans.

« Je sais bien que la plupart des gens pleurent à la mort de leur mère. Moi, j'écris des livres. Celui-ci a été commencé le 3 juillet 2016 ; je l'ai terminé le 31 du même mois. » (p. 14)

Le ton est donné, amplifié par le titre du livre : Une mère, et non, comme on aurait pu s'y attendre,
Ma mère.

Divisé en courts chapitres : L'anecdote la plus triste ; Sobczak ; Audeguy ; Julienne ; Sabine,  cette « autofiction » entremêle souvenirs, anecdotes, réflexions historiques, féministes, politiques, sociologiques et philosophiques, dans une langue belle, quelque peu recherchée, qui crée une certaine distance critique, bienvenue par rapport à l'aspect émotionnel propre à ce genre littéraire.

Sabine Sobczak, franco-polonaise, née en 1937 à Tours, entre Cher et Loire, épousa un monsieur Audeguy, dont elle se sépara après avoir eu trois fils, dont Stéphane, le cadet, en 1964. Remarquons que le prénom du père restera inconnu, absent... Elle épousera ensuite Olivier Julienne, à l'âge de quarante ans.

On n'est jamais rassasié de ce type d'ouvrages, fort à la mode en ce moment : Ma mère, cette inconnue de Philippe Labro, Le Rêve de ma mère d'Anny Duperey, pour n'en citer que deux, publiés en 2017. L'ère du Pater semble bien révolue...

« [...] mais encore une fois, je me méfie des reconstructions a posteriori qui font le charme frelaté du genre biographique, et de toute impression fausse qui ferait d'une vie un bel ensemble. Je m'attache ici à une tâche précise : que peut-on savoir d'une femme, quand elle se trouve être votre mère ? » (p. 74-75)

« Une vie de père en patron, de patron en mari, de mari en patron et presque toujours dans ce périmètre fantastiquement restreint que j'ai déjà évoqué, entre Cher et Loire. » (p. 84)

« Le coeur de la littérature n'est pas stylistique. C'est une affaire d'intensités, c'est une affaire de pulsion et de pulsation, c'est une affaire vitale, c'est une affaire politique et sociale. » (p. 73)


9/10 "Une mère", Stéphane Audeguy, Élégie, "Biographie française"

lundi 19 février 2018

LUCKY / Film réalisé par John Carroll Lynch

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 19 février 2018

Lucky, États-Unis, 2016, 89 minutes. R. : John Carroll Lynch ; Sc. : Logan Sparks, Drago Sumonja.

Chanceux que nous sommes d'être témoin du dernier rôle de Harry Dean Stanton, décédé à 91 ans en septembre 2017, ce fabuleux interprète de Paris, Texas de Wim Wenders.

« Lucky est un vieux cow-boy solitaire. Il fume, fait des mots croisés et déambule dans une petite ville perdue au milieu du désert [de l'Arizona]. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l'entraînent dans une véritable quête spirituelle et poétique. » (Allociné)

Métaphore lumineuse du personnage principal, le président Roosevelt, une vieille tortue terrestre appartenant à Howard, interprété par un David Lynch savoureux, débute et clôt le film, symbole de liberté et de rébellion. Lucky, tout en s'érigeant contre les signes du vieillissement (séance matinale d'exercices physiques, nombreuses cigarettes et Bloody Mary, déplacements à pied) n'en est pas moins conscient de sa mort imminente. « Je suis terrorisé ! », avouera-t-il, dans un rare moment de confidence.

Pour occuper ses journées, il fait des mots croisés, écoute des concours de chant à la télé et, surtout, cloue le bec, par ses réflexions désabusées et néanmoins percutantes, à ses concitoyens et amis, que ce soit au resto du coin ou au bar. Il nouera une relation particulière avec une famille de Mexicains, lors d'une fiesta où il chantera en espagnol, accompagné par un trio de mariachis.

Jouant constamment sur le fil du rasoir entre le kitsch et l'émotion, le réalisateur parvient presque à nous faire croire que nous regardons un documentaire sur Harry Dean Stanton, alors qu'il s'agit d'un scénario bien ficelé, les discussions « hautement spirituelles » entre la bande d'amis au bar étant là pour nous le rappeler.

Belle leçon de lucidité, de courage et d'humour, ce film témoigne à sa façon de la force de la vie, du refus de la mort et de la violence (poignant dialogue sur la guerre aux Philippines) et se termine sur le magnifique sourire de Harry Dean Stanton et un dernier message : UNGATZ  (NOTHING, RIEN) !

Chapeau, cowboy !

8,5/10 Lucky, John Carroll Lynch, Harry Dean Stanton, "Drame américain"

samedi 10 février 2018

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON / Pièce de Bernard-Marie Koltès, mise en scène par Brigitte Haentjens

Dans la solitude des champs de coton, pièce créée au Théâtre des Amandiers (Nanterre, France), dans une mise en scène de Patrice Chéreau, en 1987. À l'Usine C (Montréal), dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, par Sibyllines, du 23 janvier au 10 février 2018. Texte publié aux Éditions de Minuit, Paris, 1986, 61 p.

« Alors  ne me refusez pas de me dire l'objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ; et s'il s'agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d'une prison, ou dans la solitude d'un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ; de me la dire sans même me regarder. Car la vraie seule cruauté de cette heure du crépuscule où nous nous tenons tous les deux n'est pas qu'un homme blesse l'autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres et la tête, ou même le fasse pleurer ; la vraie et terrible cruauté est celle de l'homme ou de l'animal qui rend l'homme ou l'animal inachevé, qui l'interrompt comme des points de suspension au milieu d'une phrase, qui se détourne de lui après l'avoir regardé, qui fait, de l'animal ou de l'homme, une erreur, comme une lettre qu'on a commencée et qu'on froisse brutalement juste après avoir écrit la date. » (Le dealer, p. 31)

Cette oeuvre emblématique de Bernard-Marie Koltès, reconnu comme l'un des dramaturges francophones majeurs du XXe siècle, constitue un véritable défi tant pour le metteur en scène que pour les comédiens et le spectateur. Pièce à deux personnages, le dealer et le client, où tout est dit, où rien n'est vraiment dit, où l'un cherche à combler avec ce qu'il n'a peut-être pas le désir de l'autre, désir qui n'existe peut-être pas...

« L'amour, c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. » Jacques Lacan, cité par Robert Lévesque, « Le chien jaune », Carnets, dans Duel, Cahier de création, [s.d.], p. 57.

Mis en scène et joué comme un duel, une parade amoureuse, une corrida, un tango torride ou morbide, ce texte a le bonheur d'être interprété par deux comédiens au sommet de leur art, un Hugues Frenette, le dealer affable et manipulateur, et un Sébastien Ricard, le client fougueux et soupçonneux. Tant par leur jeu physique que par leur élocution (placée, classique pour le dealer ; rapide et saccadée pour le client), ces deux êtres se donnent complètement, se tournent autour, se sentent, se reniflent comme des chiens, dans un corps à corps sublimé, à qui réussirait à désarçonner l'autre, tels deux lutteurs de sumo.

Koltès disait à Hervé Guibert, dans un entretien pour le journal Le Monde, en 1983 :

« Un dialogue ne vient jamais naturellement. Je verrais volontiers deux personnes face à face, l'une exposer son affaire et l'autre prendre le relais. Le texte de la seconde personne ne pourra venir que d'une impulsion première. Pour moi, un vrai dialogue est toujours une argumentation, comme en faisaient les philosophes, mais détournée. Chacun répond à côté, et ainsi le texte se balade. Quand une situation exige un dialogue, il est la confrontation de deux monologues qui cherchent à cohabiter. » [ou à se culbuter...] (Cité par Robert Lévesque, op. cit., p. 58-59.)

Dans ce texte porté uniquement par trente-six répliques, j'ai été particulièrement frappé à la fin du spectacle par la réplique du client, la trente-deuxième :

« [...] Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'amour. [...] un homme meurt d'abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d'une lumière à une autre lumière, et il dit : donc, ce n'était que cela. » (p. 60)

À tout seigneur, tout honneur, le mot de la fin !

« Si un chien rencontre un chat par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu'il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu'ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser - ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face - non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l'on se voit de loin, où l'on s'entend marcher, un lieu qui interdit l'indifférence, ou le détour, ou la fuite - ; lorsqu'ils s'arrêtent l'un en face de l'autre, il n'existe rien d'autre entre eux que de l'hostilité, qui n'est pas un sentiment, mais un acte, un acte d'ennemis, un acte de guerre sans motif.

Le premier acte de l'hostilité, juste avant le coup, c'est la diplomatie, qui est le commerce du temps. Elle joue l'amour en l'absence de l'amour, le désir par répulsion. Mais c'est comme une forêt en flammes traversée par une rivière : l'eau et le feu se lèchent, mais l'eau est condamnée à noyer le feu, et le feu forcé de volatiliser l'eau. L'échange des mots ne sert qu'à gagner du temps avant l'échange des coups, parce que personne n'aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. Selon la raison, il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu'il y ait encore de la place pour la raison. » Bernard-Marie Koltès, Prologue, Paris, Éditions de Minuit, 1991. (Citation tirée du programme.)

9,5/10 "Dans la solitude des champs de coton", Bernard-Marie Koltès, Brigitte Haentjens, Sébastien Ricard, Hugues Frenette, "Dramaturgie française", Sibyllines, "Usine C"