samedi 24 juin 2017

IN BETWEEN / Marie Demers

In Between, Montréal, Éditions Hurtubise, 2016, 225 p. 

« In Between, ça se veut un hommage. Un hommage aux relations père-fille, un hommage à l’amour d’une enfant pour son papa. De l’enfant qui, même si elle grandit, même si elle devient adulte, reste la petite fille quand il est question de son papa. Écrire les mots en dédicace de mon livre : « À mon père, Michel Marcil », c’est un cadeau que je m’offre. Une manière de lui dire, encore et toujours, à quel point je suis fière d’être sa fille. »

(Alexandra Mignault, « Marie Demers : Faire son deuil [entrevue] », Québec, Les Libraires, no 93, 2016-02-01.)

« Mon père [Jean Rivard...*] était cette carte [Le Monde] dans mon jeu de tarot intérieur. »

Ce chant d'amour à la mémoire du père disparu prématurément, ce cri de colère et de révolte, qualifié de « roman » par l'éditeur, relève davantage de l'introspection, de l'auto-analyse sauvage. Quant à l'aspect romanesque, il est assuré par le récit intime des nombreux voyages d'Ariane, l'auteure-narratrice : Buenos Aires, Dublin, Bruxelles, Paris, Pau, Cap-Vert, Inde, Ladakh, sans oublier Montréal.

 « Faire son deuil », de la vie familiale (le deuil du père adulé, de la mère, présence lyrique et accablante, de la nouvelle « belle-mère », rivale amoureuse), de la vie de couple (le deuil de ses nombreuses passions amoureuses, de ses fortes amitiés, vécues pendant son périple à travers les continents), tel est l'enjeu de cette quête de sens.

Si Marie Demers n'épargne aucun de ses proches, décrits outrancièrement par des traits grossis, caricaturaux, elle ne se donne pas le beau rôle pour autant :

« Avec les années, je suis devenue la fille qui n'a envie de rien. Je suis un personnage secondaire
triste d'un téléroman poche. [...] Je suis une fin de bougie triste du magasin à une piasse. » (p. 32)

« Mon père n'est qu'un alibi. Crédible, soit, mais insuffisant. Sa mort matérialise un vide intérieur qui me démange depuis trop longtemps. » (p. 33)

« Mon départ précipité post-toi-mortem est la preuve irréfutable de mon égoïsme. Preuve irréfutable aussi de mon impossibilité à dealer avec la réalité. Ma réalité. J'ai peut-être l'air inconsciente comme ça, mais je suis plutôt lucide. Lucide d'être égoïste et peureuse. » (p. 190)

Seuls les « vieux » (son grand-père, l'amie française) semblent échapper à ses jugements radicaux :

« Quand t'as 72 ans, être en retard de 20 minutes, c'est comme être en retard de deux heures. La ponctualité vient naturellement avec l'âge. Peut-être que l'horloge biologique de ta mort imminente t'oblige à profiter efficacement de chaque instant. Les retards correspondraient à un gaspillage dramatique des minutes de vie restantes. » (p. 150)

Divisé en cinq chapitres : Blackbird ; The professor et la fille qui danse ; See My Girl ; Harvest Moon ; Baby Come Home, ce premier ouvrage se lit comme un « roman », porté par une écriture vive, forte, intransigeante, acide comme la jeunesse, par un style corrosif, tout en ruptures de tons, animé par des dialogues, vrais, crus, et par une utilisation judicieuse de nombreux termes anglais et espagnols, reflets de l'éloignement et de la déroute de la narratrice.

Cette « championne des coups bas », cette manipulatrice mal dans sa peau, cette paumée magnifique n'a pas fini de faire parler d'elle...

« On aime juste pour être aimé en retour. Puis, si on a la chance infinie d'aimer et d'être aimé en retour, on sabote tout. » (p. 85)

* Dans ce récit, le père est appelé Jean Rivard, une réminiscence des études littéraires de l'auteure (?), en souvenir de Jean Rivard, le défricheur, récit de la vie réelle, d'Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882), publié en 1862. Dans la préface de la réédition de 1932, l'auteur affirme que certains détails relèvent de la vie intime, que son intention n'a jamais été de faire un roman...
 
9,5/10

Mots clés : Marie Demers, "Roman québécois", "Jean Rivard, le défricheur", "In Between"

mardi 20 juin 2017

L'ALLIÉ DE PERSONNE. PORTRAITS, LECTURES, APARTÉS / Robert Lévesque

L'Allié de personne. Portraits, lectures, apartés, Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 2003, 335
p.  [incluant un index] [Le renvoi pour Gilbert David est à la page 10 et non 29.]

Robert Lévesque est l'auteur de deux ouvrages sur Camillien Houde et le curé Labelle, en collaboration avec Robert Migner, et de deux recueils d'entretiens, dont un avec Jean-Pierre Ronfard. Ses derniers titres relèvent d'une forme beaucoup plus libre et personnelle, celle des carnets :  La Liberté de blâmer (1997), Un siècle en pièces (2000), L'Allié de personne (2003), Récits bariolés (2006), Déraillements (2011), Digressions (2013) et Vies livresques (2016).

Tous les textes rassemblés ici ont été publiés dans le défunt hebdomadaire ICI Montréal, à l'exception de celui portant sur Claude Jutra, « Le fleuve impassible... », publié dans le magazine 24 images.

Chroniqueur littéraire et ex-critique de théâtre détesté par une grande partie du milieu théâtral pour ses jugements péremptoires et ses attaques personnelles et parfois malicieuses (parlez-en à Marie Laberge et à Antonine Maillet...) (voir Pierre Lavoie, « Aimer se faire haïr ou haïr se faire aimer », Cahiers de théâtre Jeu, no 31, 1984, p. 5-13), Robert Lévesque possède une grande culture, un savoir encyclopédique, ainsi qu'un style percutant.

Que l'on soit toujours d'accord ou non avec lui importe peu. Il ne laisse personne indifférent... Si on peut lui reprocher, trop souvent, de descendre en flammes ce qu'il a un jour porté aux nues, il n'en demeure pas moins que son jugement s'appuie sur une longue fréquentation des arts, du théâtre et de la lecture, et sur une écriture sobre, libre et passionnée. (En 2002, il a reçu le Prix Jules-Fournier du Conseil supérieur de la langue française.)

L'ensemble des courts textes qui composent ce recueil, divisé en trois principales parties : Portraits, Lectures, Apartés, se lit avec grand plaisir, quel que soit le sujet abordé. Rendez-vous aux prochaines lectures...

 Pour les personnes intéressées par un sujet précis, ci-joint la Table des matières détaillée :

Le dimanche de Berlioz (la critique comme acte de résistance)

Portraits

Émile le moderne, Nelligan l'ancien (Émile Nelligan)
Le fleuve impassible... (Claude Jutra)
Rimbaud, très las, dans quelque cabaret vert... (Arthur Rimbaud)
Le cadavre nationalisé de Riopelle (Jean-Paul Riopelle, Gaston Miron, Alberto Giacometti, Samuel Beckett)
Réveiller le  bruit lui-même (Henri Pichette)
« Que vous le vouliez ou non, vous avez eu une élite » (Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Françoise Loranger)
Sir Mordecai (Mordecai Richler)
Le meilleur ami du chien (Paul Léautaud)
Un Québécois idéal (Pierre Elliott Trudeau)
Le neveu de Ryan (Robert Guy Scully)
Il n'y a pas de justesse (Marie Laberge, Antonine Maillet)
Le Corse sous la Coupole (Angelo Rinaldi)
Moi, Arcand (Gabriel Arcand)
Les pigeons vont chier sur Thomas Bernhard
Hugo, hélas (Victor Hugo)
Colette en vrac (Sidonie Gabrielle Colette)
Des Forêts dans le silence (Louis-René des Forêts)
Mort d'un grand journaliste ( Indro Montanelli)
Lindon, éditeur modèle (Jérôme Lindon, Samuel Beckett, Jean Échenoz)
Brassens au Ramassis (Georges Brassens)
La bergère en deuil (Charles Trenet)
À bout de souffle (Jean-Paul Belmondo, Jean-Luc Godard)
Acteurs petits et gros (Bernard Blier, Toto)
Un vieillard de mon âge (Pierre Larquey)

Lectures

« Rien de commun » (José Corti, Julien Gracq)
Écrire pour soi et pour lui (Marcel Théaux, Kléber Haedens, E.T. Cheever, Honoré de Balzac, Fernando Pessoa, Franz Kafka)
Les lectures et les jours (Marcel Proust)
La bibliothèque de Buchenwald (Jorge Semprun)
« Il y a quelqu'un qui manque ici » (Sigmund Freud, Robert Antelme)
Tous pourris ! (Le Robert des grands écrivains de langue française, Émile Nelligan, Anne Hébert)
Une repasseuse au paradis (Au théâtre : femme assise au balcon d'Edgar Degas)
À propos de la longueur chez Tchekhov (Anton Tchekhov, Serge Denoncourt)
Proust, les phrases courtes (Marcel Proust, Jean Santeuil)
Breton chez Proust à 50 francs la nuit (André Breton, Marcel Proust)
Zut, on n'a pas filmé Proust ! (Marcel Proust, Jérôme Prieur)
Une maison... un jour... (Maurice Maeterlinck, Denis Marleau)
Rayon fils uniques (Molière, Dom Juan, Martine Beaulne, David Boutin)
Ne plus être Hamlet... (Heiner Müller, Hamlet-machine, Brigitte Haentjens, Marc Béland)
È pericoloso sporgersi (Macbeth, William Shakespeare)
Interdiction de comprendre (Bertolt Brecht)
Est-ce raisonnable, Brecht au Rideau Vert ? (Guillermo de Andrea,  Maître Puntila et son valet Matti)
Papa Brecht dans le placard ? (Ariane Mnouchkine, Tambours sur la digue, Hélène Cixous)
Une pièce qu'on a jouée jusqu'à Formose... (Les Chaises, Eugène Ionesco, Paul Buissonneau, Hélène Loiselle, Gérard Poirier)
Défense et illustration du petit rôle de Nagg (Fin de partie, Samuel Beckett, Marc Gélinas, Guy Sprung)
Au temps de la rue des Favorites (Samuel Beckett, La Dernière Bande)
Pianistes... (Ivo Pogorelich, Witold Malcuzynski, Wilhem Kempff, Passion fixe, Philippe Sollers)
Un, deux, trois, Sollers ! (Philippe Sollers, Éloge de l'infini)
Houellebecq, l'agité de l'anal (Michel Houellebecq)
Petite Bijou, grand Modiano (Patrick Modiano, La Petite Bijou)
Le strip-tease d'un vieux schnoque (François Nourrissier, À défaut de génie)
Politically Pinter (Harold Pinter, Samuel Beckett)
C'est fou ce que je peux t'aimer... (Édith Piaf, Marguerite Duras)
Piaf la pieuse (Édith Piaf, Marcel Cerdan)
Un désamour impossible (Gabrielle Roy, Mon cher grand fou...)
Aquin au Nénuphar (Hubert Aquin, Prochain Épisode)
Le coup d'oeil de l'âme (Marie-Claire Blais, Soifs)
L'orphelin de Duplessis (Maurice Duplessis, Gratien Gélinas, Tit-Coq, Michel Monty)
L'air du large (Au coeur de la rose, Pierre Perrault)
Petite analyse d'un gros succès (L'Odyssée, Dominic Champagne, Alexis Martin, Théâtre du Nouveau Monde)
Faits divers (Les Bonnes, Jean Genet, Alfredo Arias, Léa Papin)
Et si l'auteur n'avait pas de génie ? (Michel Marc Bouchard, Sous le regard des mouches)
Terrifiante simplicité de L'Orestie (Paul Claudel, Eschyle, Georges Lavaudant)

Apartés

Les petites phrases... (Lucien Bouchard, Jacques Parizeau, Bernard Landry, Denise Bombardier, Yves Navarre)
La « jonction sacrée »... (Lucien Bouchard)
Nos hivers sont blancs (Charles Maurras, Bloc québécois, Bernard Landry)
Ménard, ministre d'Ubu (Serge Ménard, le Sommet des Amériques, Madeleine Parent)
Un brulôt couleur pastel (Lise Bissonnette, Un lieu approprié)
Papa, remonte te coucher (Parti québécois)
Suicides exquis (Caton d'Utique, Virginia Woolf, Yves Navarre)
Deuil au coin de la rue (Little India)
Mon petit idiot... (Chat Murr, E.T.A. Hoffmann)
Trop bu de chartreuse (Jules Renard, Oscar Wilde, Jean Basile)
Hôtel de l'Espérance, Paris, Ve (François Mauriac)
Parlez-moi des femmes... (Denise Bombardier)
Coeur de libraire ( Pierre Renaud. Librairie Renaud-Bray, Stanley Péan, Pierre Foglia)
Entre assassins (Barbara, Françoise Berd)

Les touristes l'emporteront (« Et le théâtre, bordel ! »)

« Le théâtre est essentiellement tragique, même dans ses comédies. Et ce qu'il dit de tragique n'a peut-être rien à voir avec la réalité, mais tout à voir avec la vérité. Céline, dans Voyage au bout de la nuit, disait que la vérité est une agonie qui n'en finit pas. Il écrit : « La vérité de ce monde, c'est la mort. » » (p. 244)

 8,5/10 

Robert Lévesque, "L'Allié de personne", Portraits, Lectures, Apartés, Carnets, "Critique théâtrale", "Critique cinématographique", "Critique littéraire"


vendredi 19 mai 2017

COMMENT JE NE SUIS PAS DEVENU MOINE / Jean-Sébastien Bérubé

Comment je ne suis pas devenu moine, Paris, Futuropolis, 2017, 239 p.

« Préface » de Jean-Louis Tripp, p. 3 ; « Retour sur image. Montréal - Lhassa aller-retour », p. 228-237.

Roman graphique d'un jeune dessinateur originaire de Rimouski, qui a publié auparavant quatre ouvrages sur Radisson, aux Éditions Glénat Québec.

« Siddharta Gautama, un prince malheureux qui se sentait prisonnier, était parti vivre parmi les pauvres pour trouver le sens de la souffrance et pouvoir la transcender. À force de méditer, il était devenu le Bouddha (L'Éveillé) et il avait développé le bouddhisme (la Voie du juste milieu ou le Chemin qui mène à l'éveil). Selon lui, tout le monde a le potentiel de devenir Bouddha en méditant et en faisant preuve de compassion. Peu importe le statut social, la race, le genre, l'orientation sexuelle, le bouddhisme était accessible à tous. » (p. 75)

Voyage au pays du Dalaï-Lama ou quand les rêves se heurtent à la réalité... Roman graphique très personnel, qui illustre et raconte « l'impossible quête » de l'auteur. Parti de Montréal dans le dessin de devenir moine au Tibet, Jean-Sébastien Bérubé séjournera d'abord au Népal, puis au Tibet, pour revenir ensuite au Népal et à Montréal. Au cours de ce long périple, il sera confronté à de nombreuses difficultés, la connaissance de soi-même n'étant pas la moindre.

Tant au Québec qu'au Népal et au Tibet (province chinoise du Xizang...), il connaîtra de nombreuses déceptions causées par la cupidité humaine, chez les civils aussi bien que chez les moines, le mensonge, la mendicité, le vol (un Occidental face à la pauvreté et à la misère), la violence de l'occupation chinoise, etc., et ce même s'il parlait le tibétain.

Revenu de ses attentes et de ses déboires, l'auteur-dessinateur fera le constat que, s'il était venu au Népal et au Tibet pour le bouddhisme, il n'est pas devenu ou resté bouddhiste, mais qu'il est « juste un être humain ».

Planches en noir et blanc, très expressives et très bien dessinées.

9/10 Jean-Sébastien Bérubé, "Comment je ne suis pas devenu moine", "Roman graphique", Bouddhisme, Népal, Tibet, Jean-Louis Tripp

lundi 8 mai 2017

LA FILLE INCONNUE / Film réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 8 mai 2017


La Fille inconnue, Belgique, 2015, 106 minutes. R. et Sc. : Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Si vous aimez le cinéma des frères Dardenne, un cinéma exigeant, social et engagé, ce film est pour vous. Ceux-ci filment la psychologie humaine et ses travers au plus près, sans concession. Pas de prouesses techniques, pas d'effets spéciaux, mais un scénario ficelé, porteur de sens, des comédiennes et des comédiens investis. « Un condensé d'humanité », tourné à nouveau à Seraing, en banlieue de Liège.

Jenny Devin (« Docteure Jenny, elle me redonne la frite ! »), jeune médecin généraliste, jouée sobrement et admirablement par Adèle Haenel, est rongée par la culpabilité, après avoir refusé l'entrée de la clinique à une inconnue, une heure après la fermeture des bureaux, une jeune femme noire, d'origine africaine, qui sera retrouvée morte le lendemain. Elle n'aura de cesse de chercher à retracer l'identité de cette dernière, pour donner une vie à cette morte, pour lui donner une véritable sépulture, malgré de nombreux dangers et le manque de collaboration des témoins et des proches de la victime.

« Si elle était morte, elle ne serait pas dans nos têtes. »

Dans un monde de plus en plus individualiste, Jenny cherche à susciter la solidarité, à éveiller les consciences, à la recherche d'un monde meilleur, plus humain.

« [...] tant le film que son héroïne jettent un peu de bonté dans la grisaille du monde. » (François Lévesque, « Les Dardenne et la bonté du monde. Le duo fraternel parle médecine et solidarité sociale au coeur de La Fille inconnue », Le Devoir, 3 décembre 2016.)

9/10 "La Fille inconnue", Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne, "Drame social"

jeudi 27 avril 2017

LE CAS MALAUSSÈNE I. ILS M'ONT MENTI / Daniel Pennac

Le Cas Malaussène I. Ils m'ont menti, Paris, Gallimard NRF, 2017, 311 p.

Né en 1944 à Casablanca, au Maroc, Daniel Pennac, de son vrai nom Daniel Pennacchioni, publie en 1985 Au bonheur des ogres dans la « Série noire ». Ce premier tome de la saga Malaussène sera suivi de cinq autres titres : La Fée Carabine (1987), La Petite Marchande de prose (1990), Monsieur Malaussène (1995), Des chrétiens et des maures (1996) et Aux fruits de la passion (1999).

Trente-deux plus tard, le lecteur enchanté de cette époque a pris de la bouteille et plusieurs rides, tout comme les personnages de la famille Malaussène, qui ont vieilli de dix-huit ans après la parution du sixième et dernier tome.

La nouveauté, le plaisir de suivre pendant plusieurs années les personnages créés par Daniel Pennac, son écriture haletante, pleine de trouvailles absurdes, cocasses et touchantes ne jouent plus de la même façon, sans compter que, cette fois-ci, l'auteur-narrateur impose son omniprésence, digresse, intervient régulièrement, interrompant le rythme et la progression du récit.

En entremêlant la littérature de l'autofiction (Ils m'ont menti), représentée par le personnage d'Alceste, auteur de la Vérité Vraie, et la littérature de fiction (Le Cas Malaussène), représentée par Benjamin Malaussène, chargé par la reine Zabo des éditions du Talion de surveiller le dit Alceste, Pennac s'égare quelque peu en chemin, et son lecteur avec lui.

C'est donc avec une certaine déception que je me suis rendu au bout de cette histoire d'enlèvement, plus ou moins perdu parmi cette foule de personnages qui composaient la première saga Malaussène, que l'on revoie ou que l'auteur rappelle ici [pour s'y retrouver, un répertoire alphabétique des personnages est disponible, en plusieurs pages, à la fin du volume].

Bref, si la magie de l'écriture déjantée, gouailleuse, percutante, mordante, réflexive et sociale de l'auteur joue toujours, trop de longueurs, de diatribes, de jeux de miroir conduisent le lecteur à décrocher et à regretter la belle époque des années 80 et 90.

« Le nouveau cycle s'annonce-t-il à la hauteur du précédent ? " Monsieur, un roman, c'est ce que chacun en pense. " » Cynthia Brisson, « Entrevue Daniel Pennac. Le grand retour des Malaussène », dans Le Libraire, no 99, février-mars 2017, p. 28-29.

7/10 Malaussène, Daniel Pennac, "Le Cas Malaussène I. Ils m'ont menti", Autofiction, Fiction

mardi 25 avril 2017

LE PRÉSIDENT / Film réalisé par Henri Verneuil

Le Président, France, Italie, 1961, 110 minutes. R. : Henri Verneuil ; Sc. : Henri Verneuil et Michel Audiard, d'après le roman éponyme de Georges Simenon.

Extrait de 11 minutes et 43 secondes.

En cette période où un nouveau président, Emmanuel Macron, prend en mains les rênes de la France et où un deuxième président, Donald Trump, fait tomber la pluie sur les États-Unis et le reste du monde, il fait bon de lire le roman de Simenon et de voir le film de Verneuil.

Pour vous donner le goût de l'un et de l'autre :
http://www.dailymotion.com/video/x3flceq_quelle-europe-voulons-nous-la-scene-culte-de-jean-gabin-dans-le-president_shortfilms
Signe des temps, John R. MacArthur revient sur ce film dans sa chronique : « Émile Beaufort président », dans Le Devoir, 1er mai 2017, p. A 7.

Merci à Michèle V.

9/10 "Le Président", Henri Verneuil, Georges Simenon, Michel Audiard

lundi 10 avril 2017

1 : 54 / Film réalisé par Yan England

1 : 54, Québec, Canada, 2016, 106 minutes. R. et Sc. : Yan England. Direction photo : Claudine Sauvé. Prix d'interprétation à Antoine Olivier Pilon à Angoulême et Prix du Jury junior à Namur.

Drame psychologique sur l'intimidation à l'école secondaire et sur les réseaux sociaux, ce premier long métrage de Yan England, quoique très efficace sur le plan dramatique, laisse en plan un certain nombre d'éléments qui en atténuent l'impact, qui auraient pu être creusés davantage : l'homosexualité refoulée de Tim, le personnage principal, la relation inaboutie entre Jennifer et lui, l'absence de la mère, disparue ou décédée, dont on ignore tout, la scène du party final (un clin d'oeil à Carrie de Brian De Palma), difficilement crédible...

Cela dit, l'intérêt de ce film repose avant tout sur le portrait très puissant et très réussi du milieu scolaire, des échanges entre les jeunes, de leurs espoirs et désespoirs, de leurs attentes, de leurs amitiés et inimitiés. Le spectateur est véritablement plongé dans la classe, au coeur de l'adolescence !

8/10 "Drame psychologique", 1 : 54, Yan England, Intimidation, "Réseaux sociaux", Antoine Olivier Pilon

dimanche 9 avril 2017

AVANT-GARDE / Pièce de Marieluise Fleisser, mise en scène par Denis Marleau

Avant-Garde, texte de Marieluise Fleisser, traduction d'Henri Plard (Les Éditions de Minuit), adaptation et mise en scène de Denis Marleau, scénographie et vidéo de Stéphanie Jasmin, trame sonore, arrangements et interprétation des chansons par Jérôme Minière, musique de Kurt Weil, une coproduction ESPACE GO + UBU, présentée dans la salle de répétition de l'ESPACE GO, du 21 mars au 15 avril 2017.

D'une durée d'une heure et trente minutes, sans entracte, dans une mise en scène cérébrale, cette pièce exigeante, et pour le spectateur et pour la comédienne Dominique Quesnel, seule en scène, interrompue uniquement par l'interprétation de cinq chansons (une en anglais, quatre en allemand) par Jérôme Minière, cette pièce, donc, relate la relation amoureuse et ambiguë vécue entre une jeune fille de province, Cilly Ostermeier (l'auteure elle-même), et le Poète, soit le jeune Bertolt Brecht, en pleine ascension.

Nous sommes dans les années vingt, à Berlin, ville illustrée par des projections de photos d'archives, en noir et blanc,  sur deux boîtes écrans, l'une rectangulaire, où se tient Jérôme Minière, l'autre, carrée, où se réfugie à l'occasion Dominique Quesnel, boîtes reliées par une étroite passerelle en bois, sur laquelle se tient généralement le personnage féminin, pieds nus.

« [...] Marieluise Fleisser transcende cette expérience qu'elle a vécue dans une oeuvre littéraire qui secoue profondément les paradoxes d'une femme créatrice, prise entre ses incertitudes, ses doutes, son désir amoureux et la nécessité de se rebeller et d'assumer pleinement la construction de son oeuvre. [...] Marieluise Fleisser porte un regard lucide et sans compromis sur la complexité de sa situation de femme muse et de femme créatrice. » (Denis Marleau, Note de mise en scène)

Après quelques années houleuses partagées avec Brecht [de 1923 à 1929] et la présentation de sa deuxième pièce à Berlin en 1929, Pionniers à Ingolstadt, mise en scène par ce dernier d'une « façon provocante et sulfureuse et qui fit scandale », Marieluise Fleisser retourne à Ingolstadt, sa ville natale, en Bavière, où elle se mariera avec un commerçant (dans la pièce, avec Niko, un champion de natation), et où elle demeurera pendant presque trente ans, dans « une sorte d'exil intérieur ». En 1958, elle reprend la plume et publiera nouvelles, pièces et récit, dont Avant-Garde en 1962.

Jouant de sa voix sur deux registres, comme une petite musique, l'actrice, remarquable de présence et d'abandon, utilise une voix flûtée, presque chantée, et à quelques reprises une voix plus grave, comme une voix de tête (la voix de la raison, la voix de Brecht...). Sorte « [d'] oiseau migrateur pour éviter de se briser les ailes », Cilly, « le double imaginaire de Fleisser », doit admettre que « personne ne possède personne », que « l'époque avait sa férocité propre ».

« [...] membrane frémissante, secouée de vibrations insupportables », Cilly, sur un fond sonore de bruits de bottes qui envahit l'espace, ne peut « [qu'] espérer qu'elle allait survivre ».

Pour les aficionados de Brecht, voir Marieluise Fleisser [1901-1974], Souvenirs sur Brecht, Les Éditions de Minuit, 1972.

« N'avons-nous point aujourd'hui encore une société en mal de délivrance ? Je vois partout se répandre l'isolement, la toxicomanie, l'agression aveugle, le désir d'opprimer, la volonté d'en imposer de la part de groupes et toujours sans cesse un comportement de horde envers les marginaux. Où est passé le souci d'humanité ? »  (Marieluise Fleisser, 1972)

 9/10

Mots-clés : Marieluise Fleisser, Dominique Quesnel, Jérôme Minière, Denis Marleau, Bertolt Brecht, Kurt Weil, "ESPACE GO", UBU, "Avant-Garde"


mercredi 5 avril 2017

HISTOIRE DU LION PERSONNE / Stéphane Audeguy

Histoire du lion Personne, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2016, 217 p. Prix Wepler 2016. Prix littéraire de la Fondation 30 millions d'amis 2016.

L'un des auteurs français contemporains parmi les plus captivants, Stéphane Audeguy, depuis la parution de son premier roman en 2005, la Théorie des nuages, continue d'allier histoire, science et fiction romanesque avec un égal bonheur.

Situant son récit entre 1786 et 1796, l'auteur et ses personnages, pour la plupart très attachants, tant hommes qu'animaux, sont plongés dans une période de l'Histoire qui connaîtra d'importants bouleversements, charriant les destinées comme des fétus de paille.

Divisé en trois parties, le récit débute dans un petit village entre Podor et Saint-Louis du Sénégal, au temps de l'esclavage. Yacine, âgé de 13 ans, se rendant à Saint-Louis, trouve et adopte un lionceau qu'il baptisera du nom de Kena (Personne). Le directeur de la Compagnie royale du Sénégal, Jean-Gabriel Pelletan de Camplong, à son tour, adoptera l'un et l'autre, provoquant de nombreux remous parmi les marchands français et les habitants de Saint-Louis, qui pratiquaient eux-mêmes l'esclavage.

Fin mai 1788, le lion Personne et le chien Hercule, son fidèle compagnon de captivité, arrivent en Normandie, au Havre, début d'un long périple pour rejoindre Versailles, veillés par Jean Dubois, factotum du naturaliste Buffon.

Finalement installés dans la ménagerie de Versailles, ses occupants connaîtront, toujours en 1788, un été orageux, suivi d'un hiver terrible, qui conduiront hommes et bêtes dans les filets de la Révolution. « Pendant l'été 1789, des humains s'agitèrent. » (p. 181) En une phrase remarquable de concision, tout est dit !

Heureux lecteur, heureuse lectrice qui n'avez pas encore découvert l'oeuvre romanesque d'Audeguy. Ne négligez surtout pas son premier roman qui, malgré son titre rébarbatif, est certainement l'un des plus percutants et passionnants de la littérature française contemporaine.

9/10

Mots-clés : Stéphane Audeguy, "Histoire du lion Personne" "La Théorie des nuages", "Révolution française", Esclavagisme

lundi 27 mars 2017

La Vache / Film réalisé par Mohamed Hamidi

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 27 mars 2017

La Vache, France, 2016, 92 minutes. R. : Mohamed Hamidi ; Sc. : Alain-Michel Blanc, Fatsah Bouyahmed, Mohamed Hamidi.

Non, il ne s'agit pas d'un documentaire animalier, mais bien d'une comédie franco-algérienne, que d'aucuns qualifieront de cucul la praline, mais qui, en dépit de sa simplicité et de sa naïveté apparentes, de son scénario rocambolesque, n'en réussit pas moins à nous faire rire allègrement et à nous toucher sûrement.

Dans un village algérien, Fatah, petit paysan, cultive et vend ses légumes au marché et, surtout, prend un soin jaloux de Jacqueline, sa vache tarentaise. Invité à Paris par le Salon de l'agriculture, il amorce son aventure par la traversée de la Méditerranée qui le conduit jusqu'au port de Marseille, d'où il partira, à pied, avec Jacqueline, traversant la France pour y rejoindre Paris.

En cours de route, il affrontera un grand nombre d'imprévus et de situations épineuses, qu'il réussira à surmonter grâce aux nombreux amis qu'il se fera tout au long du chemin, entre autres un comte français ruiné, interprété avec brio par Lambert Wilson.

Le succès de cette comédie repose, en grande partie, sur l'interprétation candide, naïve et touchante, mais toujours vraie, d'un fabuleux comédien quasi inconnu, Fatsah Bouyahmed, d'un scénario bien construit, portant une réflexion sans lourdeur ni moralisatrice sur les préjugés et les moeurs des uns et des autres.

Pour dissiper le spleen hivernal, rien de mieux que de suivre les aventures et mésaventures de Fatsah et de Jacqueline au pays des 400 fromages...

Et puis, après tout, « c'est la faute de la poire » !

9/10

Mots clés : "La Vache", Mohamed Hamidi, Fatsah Bouyahmed, "Comédie franco-algérienne", 

mercredi 22 mars 2017

« J'AVOUE QUE J'AI VÉCU » / André Major

Ici Radio-Canada Premières, 22 mars 2017

Après avoir publié de la poésie, du théâtre, des recueils de nouvelles, huit romans, des recueils d'échanges épistolaires (entre autres avec Jacques Ferron, Pierre Vadeboncoeur), André Major [ami et aussi voisin à la ville et à la campagne] a publié récemment ses quatrièmes carnets littéraires aux Éditions du Boréal : L'Oeil du hibou, Carnets 2001-2003, sur lesquels j'aurai l'occasion de revenir bientôt.

Le mercredi 22 mars 2017, il accordait une entrevue en direct à Marie-Louise Arsenault [qui, incidemment, ne connaissait pas l'écrivain suisse allemand Robert Walser], « inénarrable et survoltée » animatrice de l'émission radiophonique : Plus on est de fous, plus on lit !, entrevue au cours de laquelle il a répondu au questionnaire de l'équipe : « J'avoue que j'ai vécu » [curieuse appellation...]. En plus de la bande audio fil, d'une durée de 17' 56", on peut lire la transcription de ses réponses à des questions touchant ses accomplissements, ses regrets, ses manques, ses lectures, le vieillissement, la perte et la mort.

Sous le titre de : « La sagesse et la lucidité d'André Major, fin observateur du monde », voici le lien qui vous permettra d'accéder à cette captation audio, ainsi qu'aux réponses écrites :

http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/saison-2016-2017/segments/chronique/18934/andre-major-ecrivain-questionnaire-pourquoi-ecris

Je vous recommande chaudement ses trois carnets précédents :

Le Sourire d'Anton ou l'adieu au roman, Carnets 1975-1992, publiés aux Presses de l'Université de Montréal, en 2001, Prix de la revue Études françaises 2001.
L'Esprit vagabond, Carnets 1993-1994, publiés aux Éditions du Boréal, en 2007.
Prendre le large, Carnets 1995-2000, publiés aux Éditions du Boréal, en 2012.
Ses prochains carnets, pour la période 2004-2008, s'intituleront : Les Pieds sur terre.

9,5/10
Mots clés : André Major, Marie-Louise Arsenault, "Plus on est de fous, plus on lit !", "Ici Radio-Canada Premières", "Carnets littéraires", "L'Oeil du hibou", "Le Sourire d'Anton ou l'adieu au roman", "L'Esprit vagabond", "Prendre le large", Robert Walser, Jacques Ferron, Pierre Vadeboncoeur

lundi 20 mars 2017

CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS À MOITIÉ N'ONT FAIT QUE SE CREUSER UN TOMBEAU - 2 / Film réalisé par Mathieu Denis et Simon Lavoie

THÉÂTRE OUTREMONT, 20 mars 2017 (deuxième visionnement)

Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau, Québec/Canada, 2016, 183 min. R. et Sc. : Mathieu Denis et Simon Lavoie. Meilleur film canadien au Festival de Toronto 2016.

Une fois évacué le choc provoqué, lors du premier visionnement, par le sujet, la musique, la violence, la noirceur de ces images (voir mon premier commentaire, ci-après), j'ai pu concentrer toute mon attention sur la proposition filmique des réalisateurs, pour mon plus grand plaisir, si je puis dire...

La structure, complexe, faite de longs plans séquence, chargée de nombreux symboles visuels, m'avait en bonne partie échappée la première fois, trop occupé que j'étais à absorber la force du propos et l'idéologie véhiculée. Il s'agit d'un véritable tour de force, compte tenu des ressources financières en jeu et de la jeune carrière des réalisateurs. Longs retours sur la vie personnelle de chacun des quatre principaux protagonistes, nombreuses citations littéraires qui émaillent les actions et les discussions de la bande des quatre, un abandon et un investissement total des comédiens, une musique (qui n'est pas que heavy métal...), cinquième interprète majeur de ce film d'art et d'essai, bref, j'ai vraiment compris pourquoi cette oeuvre-choc avait remporté le prix du meilleur film canadien au TIFF 2016, à Toronto, « un choix extrêmement surprenant et courageux » (Zoé Protat, Ciné-Bulles, vol. 35, no 1, hiver 2017).

J'aimerais conclure cet aveu d'enthousiasme « retardé » par une dernière citation de la critique de Zoé Protat, dont je vous recommande chaudement la lecture, avant un premier ou un troisième visionnement...

« [...] le long métrage de Mathieu Denis et Simon Lavoie est une oeuvre d'art totale de plus de trois heures, imaginée dans les lendemains qui déchantent du Printemps érable. Un film exigeant, littéraire autant que sensoriel, d'une beauté plastique fulgurante, qui vibre pour un idéal unique : celui de la liberté totale. »

Actuellement à l'affiche (mars 2017) à la Cinémathèque québécoise, le samedi, à 15 h,  et les mercredis et jeudis, à 19 h. Durée : 3 h 03.

9/10

Mots clés : "Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau", Mathieu Denis, Simon Lavoie, "Printemps érable", "Festival du Nouveau Cinéma", TIFF, "Art et Essai" 
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COMMENTAIRE PUBLIÉ LE 8 OCTOBRE 2016 :

Le Printemps érable en toile de fond (2012), « les réalisateurs questionnent la portée et les impacts du militantisme à l'heure du néolibéralisme ». Quatre jeunes « révolutionnaires » (trois femmes, un homme) s'engagent dans une lutte sans merci contre les pouvoirs politiques et financiers, questionnant par le fait même les notions d'engagement, de lutte, de violence, les rapports intergénérationnels et amoureux.

Manifeste politique qui interroge les idéaux révolutionnaires, les valeurs libérales véhiculées par la société, ponctué de nombreuses citations politiques, historiques et littéraires, accompagné d'une musique heavy métal.

Long film, qui aurait gagné sans doute à être raccourci, sous le sceau du désenchantement, de la désespérance et de la violence, mais qui nous amène, malgré nous, à épouser les interrogations et les doutes de ces personnages. Le personnage le plus radical du groupe, en bout de piste, finira par douter de la justesse de leurs actions et de la valeur morale de leurs idéaux.

Un film engagé, troublant.

7/10

jeudi 9 mars 2017

UNE VICTIME IDÉALE / Val McDermid

Une victime idéale, Paris, Flammarion, [2013] 2016, 444 p.

Traduit de l'anglais par Perrine Chambon et Arnaud Baignot : Cross and Burn.

Née en 1955 à Kirkcaldy, en Écosse, Val McDermid a publié près d'une trentaine de romans policiers. Selon Wikipédia, son oeuvre compte trois séries policières aux héros récurrents distincts : Lindsay Gordon, une journaliste lesbienne ; Kate Brannigan, une détective privée ; Tony Hill, profiler, et Carol Jordan, inspectrice, dont les enquêtes portent sur des tueurs en série. Dans la première série, un seul roman sur six a été traduit en français, dans la deuxième, six sur six, et dans la troisième, huit sur neuf. Sans oublier sept autres romans hors série, tous aussi passionnants (huit traductions en français sur dix publications).

Dans une petite ville du Yorkshire, Bradfield, des femmes qui se ressemblent, qui ressemblent en fait à Carol Jordan (blonde aux yeux bleus), sont enlevées, torturées et tuées, à défaut de correspondre à la femme parfaite, à l'amante soumise, à la ménagère accomplie... Tony Hill, de son vrai nom Anthony Valentine Hill, fidèle allié de la police et amoureux transi de Carol Jordan, avec qui il fait équipe, deviendra le principal suspect de ce thriller psychologique, où l'on retrouve également, avec bonheur, le couple formé par Paula McIntyre, lieutenant, et Elinor Blessing, médecin.

Pour avoir lu principalement les romans de la troisième série et les romans autres, je considère cette « reine du crime » écossaise comme une auteure majeure de la littérature policière. Pour bien jouir de la série policière avec Tony Hill et Carol Jordan, il est préférable de lire les romans dans l'ordre de publication, les personnages éponymes évoluant au fur et à mesure des différentes enquêtes.

Une série télévisée a été adaptée des romans de cette série sous le titre : La Fureur dans le sang.

9/10

Mots clés : ``Une victime idéale``, ``Cross and Burn``, Val McDermid, ``Roman policier``, ``Tueurs en série``, ``Thriller psychologique``

lundi 6 mars 2017

9 - LE FILM / Réalisé par un collectif de réalisateurs

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 6 mars 2017

9 - Le Film, Québec, Canada, 2016, 98 minutes. R. : Stéphane E. Roy ; Luc Picard ; Ricardo Trogi ; Jean-Philippe Duval ; Micheline Lanctôt ; Érik Canuel ; Claude Brie ; Marc Labrèche ; Éric Tessier. Sc. : Stéphane E. Roy (d'après la pièce Neuf Variations sur le vide, de Stéphane E. Roy).

Ce film à sketchs, adapté de la pièce Neuf Variations sur le vide de Stéphane E. Roy, met en lumière l'incommunicabilité, dans diverses situations toutes plus loufoques les unes que les autres. La conférence du « motivateur » de Communic-action, interprété par Stéphane E. Roy lui-même, sert de liant entre les neuf sketchs, un personnage de chaque film assistant à celle-ci. Le réalisateur du dernier segment, Éric Tessier, assure l'enchaînement entre chacun des sketchs par le biais de cette conférence.

Bien qu'inégaux, ces neuf films composent une comédie dramatique grinçante, aux réparties mordantes, souvent cruelles, toujours intelligentes. Cela nous change des comédies grossières, pour ne pas dire vulgaires, qui envahissent nos écrans...

Abus, réalisé par Stéphane E. Roy, est sans conteste le film le plus percutant, le plus subtil, mettant en scène un couple malsain, interprété par Christian Bégin et Anne-Marie Cadieux. Désopilant et troublant par l'image de nous-mêmes qu'il nous renvoie. 9,5/10 Subitement, réalisé par Luc Picard, se déroule dans un restaurant où Alexis Martin apprend le décès de sa femme, au milieu des sonneries de téléphones et de textos. 8,5/10 Fuite, réalisé par Ricardo Trogi, met en scène un couple en voyage à Bruxelles, devant le Manneken-Pis et sur la Grande Place, couple à la dérive. 7,5/10 Hystérie, réalisé par Jean-Philippe Duval, plonge le spectateur en plein tournage d'une publicité où le réalisateur imbu de lui-même (François Papineau)  exécute un duo alterné dominant-dominé avec une comédienne hystérique, son amante (Bénédicte Décary, son épouse dans la vraie vie). 7/10 Je me souviens, réalisé par Micheline Lanctôt (la seule femme réalisatrice...), réunit deux ex-amies au cours d'un garden party, l'une ne reconnaissant aucunement l'autre qui croyait avoir été sa meilleure amie. 7,5/10 Halte routière, réalisé par Érik Canuel, le deuxième moment fort de l'ensemble, parodie les road movies américains, dans un pas de deux inquiétant, troublant et touchant à la fois, entre deux camionneurs (Maxime Gaudette et Nicolas Canuel). 9,5/10 Banqueroute, réalisé par Claude Brie, et Le Lecteur, réalisé par Marc Labrèche, se révèlent les films les moins percutants, le premier déroulant un scénario cousu de fil blanc, le deuxième reflétant davantage l'univers déjanté de Marc Labrèche. 6/10 Eccéité, réalisé par Éric Tessier, clôt en beauté et la conférence et le film, dans une finale douce-amère. 9,5/10

8/10

Mots clés : ”9 - Le Film”, Abus, Stéphane E. Roy, Subitement, Luc Picard, Fuite, Ricardo Trogi, Hystérie, Jean-Philippe Duval, ”Je me souviens”, Micheline Lanctôt, ”Halte routière”, Érik Canuel, Banqueroute, Claude Brie, ”Le Lecteur”, Marc Labrèche, Eccéité, Éric Tessier, ”Film à sketchs”, Communication, Incommunicabilité, ”Neuf Variations sur le vide”

vendredi 3 mars 2017

MALEFICO / Donato Carrisi

Malefico, Paris, Calmann-Lévy, [2014] 2015, 445 p. (Roman policier suivi d'une courte conversation avec l'auteur, p. 439-442.)

Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza : Il Cacciatore del Buio.

Maléfique ! Des pénitenciers (Marcus et Clemente), le Vatican, le Congo, des crimes terrifiants, une policière qui photographie les scènes de crime (Sandra Vega), le conte et l'enfance, la foi, un roman qui nous tient en haleine... Diabolique !

Et ROME ! Ses méandres, ses églises, son art, ses ruines, ses catacombes qui composent une toile où le Bien et le Mal s'affrontent, s'entremêlent, se confondent. « Le bien est l'exception, le mal est la règle. » (p. 410)

Découvrez l'enfant de sel, l'enfant de verre, l'enfant sans nom, la petite fille de lumière, l'homme à la tête de loup, le dompteur de monstres, créatures fantasmatiques créées avec une habileté consommée et retorse par un auteur au sommet de son art.

« Pour capturer un être mauvais, il faut comprendre comment il aime. » (p. 167)

9/10

Mots clés : Donato Carrisi, "Roman policier", Malefico, "Il Cacciatore del Buio"

lundi 20 février 2017

L'AVENIR / Film réalisé par Mia Hansen-Løve

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 20 février 2017

L'Avenir, France, Allemagne, 2016, 98 minutes. R. et Sc. : Mia Hansen-Løve. Ours d'argent pour la meilleure réalisation, à la Berlinale 2016.

Film libertaire et radical, L'Avenir n'en développe pas moins « [...] une esthétique de la discrétion, de la douceur, de la limpidité, du moins ami du bien, de la suggestion et des pointillés narratifs ou psychologiques. de ce que les Anglo-Saxons appellent l'"understatement" ou le "less is more" » (Serge Kaganski, Les Inrocks, 1er avril 2016).

Sur fond de tension sociale (contestation étudiante contre la réforme scolaire en France), Nathalie, professeure de philosophie au Lycée Paul-Valéry, mère de deux grands enfants, en couple depuis 25 ans avec Heinz, également prof. de philo, « aidante-naturelle » auprès de sa mère, ex-mannequin excentrique en fin de vie, est amenée à réexaminer le sens de sa vie à la suite de l'abandon de son mari pour une femme plus jeune. Pour cela, à l'aide des écrits de Pascal et de Rousseau, et surtout du tendre soutien de Fabien, un ancien élève qui a choisi de contester et de changer la société dans une ferme du Vercors, Nathalie, interprétée par la toujours excellente Isabelle Huppert, découvrira parallèlement les voies de la liberté et de la solitude.

Film lisse, sans véritables éclats, L'Avenir aborde, mine de rien et tout en finesse, de nombreux thèmes, sombres et douloureux, qui auraient pu frôler le mélodrame, ce que le talent de la jeune réalisatrice de 35 ans a su éviter dans cette cinquième réalisation.

8/10

Mots-clés : Mia Hansen-Løve, L'Avenir, Philosophie, Isabelle Huppert

vendredi 17 février 2017

MARCONI PARK / Ake Edwardson

Marconi Park, Paris, JC Lattès, [2013] 2016, 395 p.

Traduit du suédois par Rémi Cassaigne.

Cette douzième enquête, traduite en français, du commissaire Erik Winter (53 ans),  se déroule principalement dans son fief de Göteborg et à Stockholm, en Suède. Aux prises avec une série de meurtres codés, tous signés d'une lettre différente, affligé de cauchemars récurrents, il réussira, non sans peine, à mettre un terme à cette série noire, avec la complicité  de son fidèle collègue et ami, Bertil Ringmar, et d'Aneta Djanali, inspectrice originaire du Burkina Faso, qui composent, avec Fredrik Halders et Gerda Hoffner, une petite famille policière.

Erik Winter a tout pour nous séduire, pour nous retenir, dans la continuité d'un Kurt Wallander, personnage créé par le maître du polar suédois, Henning Mankell. Toutefois, bien qu'il soit dépressif au point de devoir prendre 75 mg de venlafaxine par jour et de compter sur l'alcool pour engourdir ses vieux démons, Winter, à la différence de Wallander, peut se réfugier auprès de son épouse allemande, Angela, et de ses deux petites filles, Elsa et Lilly.

Dans ce récit palpitant, où s'entremêlent présent et passé, couples en rupture, immigration et violence sociétale, dans un pays où la lumière brutale qui succède à une longue période de noirceur exacerbe les sentiments et les passions, l'humour prédomine malgré tout, un humour teinté de cynisme et de dérision, qui s'exprime principalement dans les nombreux dialogues entre Winter et Ringmar.

Une autre série policière où il fait bon s'immerger...

9/10

Mots-clés : “Marconi Park“, “Ake Edwardson“, “Polar suédois“, “Erik Winter“, “Série policière“



lundi 6 février 2017

EMBRASSE-MOI COMME TU M'AIMES / Film réalisé par André Forcier

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 6 février 2017

Embrasse-moi comme tu m'aimes, Québec, Canada, 2016, 106 minutes. R. : André Forcier ; Sc. : André Forcier et Linda Pinet. Prix du meilleur film canadien et de l'innovation au Festival des films du Monde de Montréal en 2016.

Reconnu pour la fantaisie et l'onirisme qui émaillent ses films, André Forcier a le don de proposer des univers particuliers, surréalistes, empreints d'érotisme brûlant et d'humour typiquement québécois.

Le spectateur québécois y reconnaîtra bien souvent un univers par trop familier, avec sa poésie et sa nostalgie, mais aussi avec les tics et les clichés de son époque, qu'une lecture trop familière, trop peu distanciée, dessert jusqu'à un certain point.

Situant la relation tumultueuse et amoureuse entre les jumeaux Berthe et Pierre Sauvageau, dans le Montréal du début des années 1940, au moment de l'entrée en guerre du Canada aux côtés de la Grande-Bretagne, Forcier aborde une multitude d'enjeux : amour incestueux, colonisation, pauvreté, lutte des classes, ignorance, alcoolisme, cléricalisme, sexualité, inceste parental, homosexualité, violence, etc.

Le fort potentiel de ces thèmes, alliés à une direction d'acteurs remarquable et à une reconstitution d'époque réussie, auraient pu, tirés plutôt vers le drame psychologique, proposer une œuvre bouleversante, dérangeante... Si on ne peut reprocher au cinéaste son choix de la fantaisie et de l'humour, on ne reprochera pas davantage au spectateur de regretter que le film demeure à la surface des réalités abordées, sans parvenir à susciter une véritable émotion. Si Forcier bouscule et questionne les clichés liés au travail et à la sexualité féminine, il tombe, par contre, à pieds joints dans le fossé des clichés liés à l'homo quebecensis : le père ivrogne et dénaturé, la mère dévote et soumise, le curé homosexuel, le mafioso au grand cœur, la putain généreuse, le policier borné et ridicule, etc.

André Forcier n'en demeure pas moins un grand cinéaste, au grand cœur et aux intentions fortes, mais peut-être trop collé à son époque, au besoin de se faire plaisir avant tout...

 5,5/10

Mots-clés : ˝Embrasse-moi comme tu m'aimes˝, André Forcier, ˝Film d'époque˝, ˝Cinéma québécois˝

lundi 30 janvier 2017

TRUMAN / Film réalisé par Cesc Gay

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 30 janvier 2017

Truman, Espagne, Argentine, 2015, 109 minutes. R.: Cesc Gay ; Sc. : Cesc Gay et Tomás Aragay.

Prix d'interprétation conjoint au Festival de San Sebastián, en 2015, plus cinq prix Goya en Espagne.

Cette comédie dramatique se déroule principalement à Madrid et à Amsterdam et met en scène deux amis de longue date, l'un espagnol, Tomás (Javier Cámara), l'autre argentin, Julián (Ricardo Darín). Ce dernier a choisi de refuser une deuxième série de traitements de chimiothérapie, qui auraient pu prolonger sa vie d'une durée indéterminée. Ayant été informé de l'état de santé de son ami par Paula, la soeur de celui-ci, Tomás, qui vit au Canada, se rend donc à Madrid pour y passer quatre jours avec Julián.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, rien de lourd ni de morbide dans cette dernière virée d'avant la mort, mais une approche pleine de sensibilité, d'émotion, de petits plaisirs partagés par ces deux copains qui n'ont plus de secrets l'un pour l'autre, alors que Julián doit procéder aux préparatifs de son dernier voyage, soit trouver une famille d'accueil pour son chien Truman, faire ses adieux à son fils, étudiant à Amsterdam, à qui il n'a toujours pas dit la vérité sur sa maladie, et poursuivre le plus longtemps possible les représentations des Liaisons dangereuses, au théâtre où il exerce son métier d'acteur.

Comme le répète fréquemment Julián, l'important, dans la vie, ce sont les relations et les émotions... Et le spectateur sera bien servi par ce duo d'enfer qui, tout en le faisant rire, réussira à lui soutirer quelques larmes.

Une approche originale de la maladie et de la mort, mais, avant tout, une magnifique histoire d'amitié et de sentiments, une ode à la vie.

Un léger bémol : la scène de « baise » entre Tomás et Paula, à la fin du film, qui m'est apparue peu crédible, satisfaisant sans doute à l'impératif d'une scène érotique dans tout bon film espagnol qui se respecte...

9/10

Mots-clés : Truman, Cesc Gay, "Les Liaisons dangereuses", "Comédie dramatique", Madrid, Amsterdam, Amitié

samedi 28 janvier 2017

IRRESPONSABLE / Série réalisée par Stephen Cafiero

FESTIVAL DU NOUVEAU CINÉMA (Montréal, du 5 au 16 octobre 2016)

Irresponsable, France, 2016. R. : Stephen Cafiero. Sc. : Frédéric Rosset, Camille Rosset. 

Série télé. Saison 1, épisodes 1 à 4 (4 x 26') (10 x 26') Une 2e saison est en cours de réalisation. 

« Julien (excellent Sébastien Chassagne), trentenaire irresponsable, se retrouve au chômage et retourne vivre chez sa mère, où il découvre qu'il a un fils de quinze ans. 

Hilarant ! Punché ! Politiquement incorrect ! Une sorte de Seeds à la française, mais nettement mieux fait et beaucoup plus intéressant. 

Ne ratez pas cette série si jamais elle est diffusée par TV 5 !

DIFFUSION PAR TV 5 À COMPTER DU MARDI 31 JANVIER 2017, À 19 H.

Première saison : 10 épisodes de 30 minutes. (Et rendez vous au moins au deuxième épisode, le premier servant à mettre la table...)

À lire : Amélie Gaudreau,  « L'adulescent devient parent. Délicieuse et attachante, la série Irresponsable met en scène un trentenaire se découvrant père d'un ado », Le Devoir, 2017-01-28, p. G 1.

9/10 

Mots clés : Irresponsable, Stephen Cafiero, Frédéric Rosset, Camille Rosset, "Série télé", "Festival du Nouveau Cinéma"