dimanche 5 novembre 2017

JALOUSE / Film réalisé par David et Stéphane Foenkinos

CNÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 9

Jalouse, France, 2017, 102 minutes. R. et Sc. : David et Stéphane Foenkinos.

Si vous n'avez qu'une comédie à voir cette année, c'est celle-ci.

Entre « comédie grinçante et suspense psychologique », ce film plein d'humour et de tendresse est porté par Karine Viard dans le rôle d'une professeure de littérature au lycée, Nathalie Pêcheux, divorcée et mère de Mathilde, danseuse classique, et par Anne Dorval, dans le rôle de Sophie, amie fidèle, toutes les deux craquantes.

Le succès de cette comédie repose sur des dialogues truculents, des réparties caustiques, tranchantes, des rebondissements nombreux et des acteurs non seulement drôles mais attachants.

Un film qui fait du bien et qui rappelle qu'il faut « savoir préserver ses amis ».

9,5/10 Jalouse, David Foenkinos, Stéphane Foenkinos, Anne Dorval, Karine Viard, "Comédie française", "Comédie psychologique"

TOUT NOUS SÉPARE / Film réalisé par Thierry Klifa

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 8

Tout nous sépare, France, 2017, 99 minutes. R. : Thierry Klifa ; Sc. Thierry Klifa et Cédric Anger.

« Avec Tout nous sépare, Thierry Klifa a voulu faire un film noir ancré dans la réalité actuelle, avec ce qu’elle a de violent et de trivial. Il explique : « J’avais envie de rendre compte du monde dans lequel on vit aujourd’hui : fracturé, explosif. En forçant mon héroïne à pénétrer le milieu des malfrats pour protéger sa fille, je voyais l’occasion de confronter deux mondes à la fois proches et complètement étanches ». » (Allociné)

Tourné dans la magnifique région de l'Île de Thau et dans la ville de Sète (où Georges Brassens est enterré), ce film illustre bien les dégâts humains et sociaux causés par la drogue et la toxicomanie. Catherine Deneuve joue Catherine Deneuve, alors que Diane Kruger, en toxicomane et nymphomane, crève l'écran, tout comme le rappeur français Nekfeu (Ken Samaras), dans son premier rôle au cinéma. Un film brutal, violent, qui ne laisse pas indifférent.

« Jamais promettre, jamais décevoir. »

8/10 "Tout nous sépare", Thierry Klifa, Catherine Deneuve, "Drame policier", Diane Kruger, Toxicomanie, Drogues

DIAMANT NOIR / Film réalisé par Arthur Harari

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 7

Diamant noir, France, Belgique, 2017, 115 minutes. R. Arthur Harari ; Sc. Arthur Harari, Vincent Poymiro, Agnès Feuvre, sur une idée d'Arthur Harari et d'Olivier Seror. César du Meilleur jeune espoir masculin attribué à Niels Schneider ; Prix du Syndicat français de la critique 2017 pour le Meilleur Premier Film français.

« Pier Ulmann [Niels Schneider, acteur québécois] vivote à Paris, entre chantiers et larcins qu’il commet pour le compte de Rachid, sa seule « famille ». Son histoire le rattrape le jour où son père est retrouvé mort dans la rue, après une longue déchéance. Bête noire d’une riche famille de diamantaires basée à Anvers, il ne lui laisse rien, à part l'histoire de son bannissement par les Ulmann et une soif amère de vengeance. Sur l’invitation de son cousin Gabi, Pier se rend à Anvers pour rénover les bureaux de la prestigieuse firme Ulmann. » (Allociné)

Une famille de Juifs diamantaires d'Anvers, aux secrets familiaux bien enfouis,  une histoire de vengeance, un braquage qui tourne mal. Un premier film, bien ficelé certes, bien écrit, bien cadré, une mécanique bien huilée, mais sans surprise, prévisible.

Un jeune réalisateur talentueux, à suivre.

8/10 "Diamant noir", Arthur Harari, "Drame policier", Policier, Niels Schneider

BARBARA / Film réalisé par Mathieu Amalric

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 6

Barbara, France, 2017, 97 minutes. R. : Mathieu Amalric ; Sc. Mathieu Amalric et Philippe Di Folco. Prix de la Poésie du cinéma, dans la section « Un certain regard - Festival de Cannes 2017 » ; Prix Jean Vigo 2017.

« Mathieu Amalric s'est inspiré de deux oeuvres pour tisser son biopic romancé sur Barbara. La première est le livre de Jacques Tournier publié en 1968, Barbara ou les parenthèses. La seconde est le documentaire de Gérard Vergez, réalisé durant la tournée de 1972, où l’on voit Barbara en voiture en train de tricoter, de divaguer ou de roucouler.» (Allociné)

Film attendu par les cinéphiles et les amoureux de Barbara, mettant en lumière une grande auteure-compositrice-interprète, née Monique Serf (1930-1997), interprétée, incarnée par une grande comédienne, Jeanne Balibar, et recréée par un cinéaste fou et talentueux, Mathieu Amalric.

Si ce film a pu dérouter par sa complexité, sa recherche formelle, inutile au dire de certains, cette mise en abyme m'a séduit et envouté. Mathieu Amalric, le réalisateur, interprète le rôle d'Yves Zand (patronyme maternel) qui tourne un film biographique sur Barbara, avec une comédienne, Brigitte, qui se rapproche de plus en plus d'elle, qui devient elle, film ponctué de documents d'archives, d'extraits d'entrevues et de récitals, qu'Amalric entremêle, finissant par confondre, aux yeux des spectateurs, le réel et la fiction, la vraie et la fausse Barbara.

« On finit par ne plus savoir si vous faites un film sur Barbara ou sur vous ? » de dire avec justesse Barbara-Brigitte-Jeanne à Mathieu Amalric, le réalisateur-Yves Zand, le personnage du réalisateur-Mathieu Amalric, le comédien. Vous suivez ?...

Une des scènes les plus fortes : la rencontre entre Barbara et sa mère (Aurore Clément) où tout est révélé à demi-mots de l'inceste dont fut victime la chanteuse dans son enfance.

« Parler avant d'être pris par la douleur. »

9,5 / 10 Mathieu Amalric, Barbara, Monique Serf, Jeanne Balibar, "Mise en abyme", "Chanson française"


samedi 4 novembre 2017

UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR / Film réalisé par Claire Denis

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 5

Un beau soleil intérieur, France, 2017, 96 minutes. R. : Claire Denis ; Sc. : Claire Denis et Christine Angot. Prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs 2017.


Isabelle (Juliette Binoche), cinquantenaire divorcée, cherche l'amour, le vrai, mais ne rencontre que des mecs plus tordus les uns que les autres, qui ne veulent que la baiser. Du banquier dégueulasse et misogyne au bel acteur narcissique, du danseur ténébreux à l'ami galeriste, en  passant par l'ex-mari, pour finir par un voyant vicieux (Gérard Depardieu), la galerie de personnages est lourdement chargée.

Le problème est qu'il est difficile de croire que cette femme, belle, intelligente, artiste, forte, puisse se laisser prendre aussi facilement par des hommes imbus d'eux-mêmes, à la limite dégoûtants. Bref, n'eût été de Juliette Binoche qui, malgré tout, réussit à tirer son épingle du jeu, cette « comédie [...] charmante, sophistiquée et remplie de dialogues délicieusement drôles ! » (Cinémania) n'aurait été qu'un film banal, bavard, un de plus, illustrant le fossé toujours existant entre les femmes et les hommes.

Comme quoi, il ne faut pas toujours croire ce que l'on nous dit...

6/10 "Un beau soleil intérieur", Claire Denis, Christine Angot, Juliette Binoche, Gérard Depardieu, "Comédie française"

LE REDOUTABLE / Film réalisé par Michel Hazanavicius

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 4

Le Redoutable, France, 2017, 102 minutes. R. et Sc. : Michel Hazanavicius. D'après le récit d'Anne Wiazemsky, Un an après, Gallimard, 2015.

« Paris 1967. Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu'il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient. Mais la réception du film à sa sortie enclenche chez [Godard] une remise en question profonde.

Mai 68 va amplifier le processus, et la crise que traverse [Godard] va le transformer profondément [,] passant de cinéaste star en artiste maoiste hors système aussi incompris qu'incompréhensible. » (Allociné)

Cette comédie « dialectique » réalisée par l'oscarisé The Artist est redoutable... « Soit la politique, soit le cinéma », de dire le personnage de Jean-Luc Godard. Tout comme lui, Hazanavicius joue habilement avec les deux. « Cinéma ou  Révolution ? » Ce dilemme vécu douloureusement par Godard n'est pas celui du réalisateur. Sa caméra, son cinéma est « l'oeil de la révolution ».

Adapté d'après le récit d'Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, mariée pendant trois ans avec Godard, à l'âge de 20 ans, alors qu'il en avait vingt de plus, cette « comédie distanciée » est parfaitement maîtrisée et interprétée avec brio par Louis Garrel, plus Godard que Godard, et par Stacey Martin, douce et dure à la fois, totalement crédible dans le rôle d'Anne Wiazemsky, la Chinoise...

« Ainsi va la vie à bord du Redoutable [un sous-marin français ] ». Cette réplique culte dans le film ponctue joyeusement la relation amoureuse, non dénuée de fortes tensions, entre ces deux êtres passionnés et passionnants.

Un film à voir et à revoir. Et comme le dit le personnage de Godard : « Ce n'est pas parce que je n'ai pas raison que j'ai tort. »

9,5/10 Michel Hazanavicius, Jean-Luc Godard, Anne Wiazemsky, "Un an après", "Le Redoutable", "Mai 68", "La Chinoise"

vendredi 3 novembre 2017

LE FIDÈLE / Film réalisé par Michaël R. Roskam

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 3

Le Fidèle, Belgique, France, 2017, 130 minutes. R. : Michaël R. Roskam ; Sc. Michaël R. Roskam, Thomas Bidegain, Noé Debré. Sélectionné par la Belgique pour les Oscars 2018.

Je dois l'avouer : je suis un fan fini des films belges, particulièrement les films flamands, moins intellectuels et surréalistes que les films wallons (que j'aime tout autant, pour des raisons différentes...). Les Flamands ont le don de nous transporter dans les réalités les plus glauques, les plus banales, avec des scénarios super ficelés, des rythmes syncopés et des musiques envoutantes, et, surtout, des comédiens fabuleux, tel Matthias Schoenaerts (Bullhead, De rouille et d'os). D'ailleurs, Bullhead a également été réalisé par Roskam (à voir !).

Ce drame policier révèle avant tout une histoire d'amour, une passion incandescente entre un gangster, Gigi, et une pilote de course, Bibi, interprétée par Adèle Exarchopoulos, au jeu retenu et émouvant.

Divisé en trois parties : Gigi, Bibi et Pas de fleurs, ce thriller est conduit de main de maître, évitant les nombreux écueils propres à ce genre : violence exacerbée, amour lénifiant, ressorts psychologiques tordus. S'il devait y avoir une morale à ce film, elle pourrait être la suivante : les hommes et les chiens : même destin.

Une fois n'est pas coutume, j'avoue préférer le titre anglais : The Racer and The Jailbird, au fade titre français...

9,5/10 Michaël R. Roskam, Matthias Schoenaerts, Belgique, "Drame policier", "Le Fidèle", "The Racer and The Jailbird", Thriller

NOS ANNÉES FOLLES / Film réalisé par André Téchiné

CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 2

Nos années folles, France, 2017, 103 minutes. R. : André Téchiné ; Sc. : André Téchiné et Cédric Anger. D'après l'oeuvre de Fabrice Virgili : La Garçonne et l'Assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles (avec Danièle Voldman), Paris, Payot, 2011.

D'après l'histoire vraie de Paul Grappe « qui, après deux années au front, se mutile et déserte. Pour le cacher, son épouse Louise le travestit en femme. Dans le Paris des Années Folles, il devient Suzanne. En 1925, enfin amnistié, Suzanne tentera de redevenir Paul… »

Cette odyssée du déserteur travesti, en dépit de sa reconstitution minutieuse et du jeu éblouissant de Pierre Deladonchamps (il interprétait Le Fils de Jean du réalisateur Philippe Lioret), apparaît froide et lourde. Le choix de Téchiné de doubler par une reconstitution scénique et des séquences dansées, inspirées de Pina Bausch, l'histoire de Paul et de Louise (son épouse, excellente Céline Salette), ne fait qu'alourdir l'action et empêche la catharsis d'opérer... De plus, tout apparaît trop beau, trop léché. Les scènes de prostitution dans le Bois-de-Boulogne sont de toute beauté, le côté sordide ayant été mis de côté. Dommage.


7/10 André Téchiné, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, "Nos années folles", "La Garçonne et l'Assassin", Travestissement, Paul Grappe, Pierre Deladonchamps, Pina Bausch


LE SENS DE LA FÊTE / Film réalisé par Olivier Nakache et Éric Toledano

 CINÉMANIA (Montréal, du 2 au 12 novembre 2017) 1

Le Sens de la fête, France, 2017, 117 min. R. et Sc. : Olivier Nakache et Éric Toledano.

Film d'ouverture de Cinémania, cette comédie sociale est le sixième long métrage des réalisateurs des Intouchables. Si cette comédie de caractères et de situations, qui se déroule du côté des cuisines au cours d'une noce dans un magnifique château français du XVIIe siècle, n'a ni la finesse ni le brillant des Intouchables, elle n'en demeure pas moins réussie par la force des dialogues et des réparties, par le jeu de ses acteurs (Jean-Pierre Bacri, Gilles Lellouche, Jean-Paul Rouve et Sébastien Lhaverne), et plus particulièrement par l'intégration d'acteurs inconnus, d'horizons divers : l'excellente Franco-Africaine Adèle (Eye Haidara), le Tamoul Roshan (Manmathan Basky), Nabil (Khereddine Ennasri), Kathir (Manickam Sritharan), etc.

Ce film recèle de petits bijoux : la querelle verbale entre Adèle et James-Étienne, un chanteur crooner chargé de l'animation de la noce ; la danse aérienne de Pierre, le marié ; et, surtout, le numéro musical aux chandelles, mettant en lumière un extraordinaire joueur de flûte indienne.

Par contre, certains deus ex machina plombent l'ambiance : le coup de foudre entre Adèle et James, entre Guy, le photographe, et la mère du marié, tout comme la relation amoureuse entre Max et Josiane (interprétée par Suzanne Clément), qui s'avèrent peu crédibles, « arrangés avec le gars des vues »...

Si une suite devait être donnée aux Intouchables et au Sens de la fête, je souhaiterais qu'elle réunisse Eye Haidara (Adèle), le double féminin d'Omar Sy (Les Intouchables), et ce dernier...

8/10 Olivier Nakache, Éric Toledano, Jean-Pierre Bacri, "Les Intouchables", "Le Sens de la fête", "Comédie sociale", "Comédie française"

mardi 31 octobre 2017

MILLÉNIUM 4. CE QUI NE ME TUE PAS / David Lagercrantz

Millénium 4. Ce qui ne me tue pas, Le Méjan, Actes Sud, coll. « Actes noirs », 2015, 485 p. Roman traduit du suédois : Det som ine dödar oss, par Hege Roel-Rousson. D'après les personnages créés par Stieg Larsson (1954-2004).

Né en 1962, David Lagercrantz, écrivain et journaliste, vit à Stockholm. Il était attendu avec « une brique et un fanal » par les fans de Millénium... Oser poursuivre la saga de Stieg Larsson, décédé prématurément, dans le contexte de la guerre intellectuelle et financière entre ses héritiers (son père et son frère) et sa conjointe, demandait beaucoup d'audace et de talent.

Pari tenu ! Tout en faisant revivre les principaux personnages cultes créés par Stieg Larsson, il met à leur service une écriture ample et puissante, tout à fait dans la lignée de son illustre prédécesseur, incluant même, comme ce dernier, longueurs et sujets plus ou moins nébuleux pour le néophyte : intelligence artificielle, nombres premiers, algorithmes, sociétés de hackers, etc.

Sa grande réussite tient principalement dans une imagination fertile en rebondissements et dans les retrouvailles avec le reporter Mikael Blomkvist, figure prédominante au sein de la rédaction de Millénium, et, surtout, avec Lisbeth Salander, hackeuse de génie. Lagercrantz aura même l'audace de créer un double à cette dernière. Mais je ne vous en dis pas plus, sous peine d'être accusé d'être un divulgâcheur...

Millénium 5. La fille qui rendait coup pour coup est aussi disponible.

8,5/10 Millénium, "Ce qui ne me tue pas", David Lagercrantz, Stieg Larsson, "Roman policier suédois", Mikael Blomkvist, Lisbeth Salander

dimanche 29 octobre 2017

DANS LA FORÊT DES PARADOXES / Jean-Marie Gustave Le Clézio

Dans la forêt des paradoxes, Conférence Nobel de J.M.G. Le Clézio, Stockholm, La Fondation Nobel 2008, 7 décembre 2008, 11 p.

Sauf en randonnée, je déambule habituellement avec un sac en bandoulière, dans lequel je traîne quelques photocopies ou revues, lorsque je dois attendre ou me déplacer : clinique, concessionnaire auto, métro, salle de cinéma, etc. J'attendais donc, récemment, chez le concessionnaire automobile et j'ai sorti de mon sac une photocopie passablement écornée d'un texte de Le Clézio, qui devait être là depuis 2008, et que je n'avais pas encore lu, vu son nombre de pages...

Si vous vous demandez souvent, comme moi, pourquoi on écrit, pourquoi la littérature est essentielle à la vie, ce texte répondra à nombre de vos questions et vous comblera. Les extraits suivants devraient vous en convaincre, du moins je l'espère.

« Pourquoi écrit-on ? J'imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l'on écrit, cela veut dire que l'on n'agit pas. Que l'on se sent en difficulté devant la réalité, que l'on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion. » [..]

« « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d'un côté comme si rien au monde n'avait plus d'importance que la littérature, alors que de l'autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c'est ce qu'ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l'écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s'apercevoir de son existence. » » [Stig Dagerman, « L'écrivain et la conscience », dans La Dictature du chagrin, recueil de textes politiques.] [...]

« C'est la pensée pessimiste de Dagerman qui m'envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d'une classe dominante, qu'elle se nourrisse d'idées et d'images étrangères au plus grand nombre, cela est à l'origine du malaise que chacun de nous éprouve - je m'adresse à ceux qui lisent et écrivent. » [..]

« Le paradoxe de la révolution, comme l'épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l'écrivain. S'il y a une vertu indispensable à sa plume, c'est qu'elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l'artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d'un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s'échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L'humour, parfois, qui n'est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l'injustice les abandonne.

Alors, pourquoi écrire ? L'écrivain, depuis quelque temps déjà, n'a plus l'outrecuidance de croire qu'il va changer le monde, qu'il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L'écrivain se veut témoin, alors qu'il n'est, la plupart du temps, qu'un simple voyeur. » [...]

« L'écrivain n'est jamais un meilleur témoin que lorsqu'il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. » [...]

« Agir, c'est ce que l'écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Écrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les coeurs, ouvrent un monde meilleur. [...] Comment l'écrivain pourrait-il agir, alors qu'il ne sait que se souvenir ? » [...]

« Aujourd'hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d'exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d'être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux. » [...]

« À l'enfant inconnu que j'ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. [...] Il nous rappelle les deux grandes urgences de l'histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d'avoir répondu. L'éradication de la faim, et l'alphabétisation.

Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l'écrivain, insatisfait de ne pouvoir s'adresser à ceux qui ont faim - de nourriture et de savoir - touche à la plus grande vérité. L'alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. »

Pour qui souhaiterait lire le texte de cette conférence au complet  :

https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2008/clezio-lecture_fr.html

9,5/10 J.M.G. Le Clézio, "Dans la forêt des paradoxes", "Prix Nobel 2008", Écriture, Littérature, Alphabétisation, Famine, Faim, Jean-Marie Gustave Le Clézio

vendredi 27 octobre 2017

LE MASSAGE, LA FELLATION / Blanche Gardin

Le massage, la fellation, par Blanche Gardin, Montreux Comedy, 29 juin 2016, vidéo de 8 minutes, 24 secondes.

Josée Blanchette, dans sa chronique du 27 octobre 2017 (p. B 10), « De retour après la pause. Petit ouragan hormonal », publiée dans le quotidien Le Devoir, invite les lectrices et les lecteurs à visionner une capsule d'humour sur You Tube : bit.ly/2h7KqSa (voir référence ci-haut).

Lecteur régulier de ses chroniques, je regarde rarement les vidéos qu'elle propose. Mais, une fois n'est pas coutume, je me suis laissé tenter par le sujet... Je vous invite à mon tour à regarder cette capsule d'humour cru, fin et tranchant, qui frôle constamment la vulgarité, mais sans jamais y sombrer, et donc à découvrir une jeune humoriste française de grand talent, Blanche Gardin.

En plus du massage et de la fellation, elle y aborde également les thèmes de la faim en Afrique, les relations homme-femme, le célibat et le jeu de la séduction chez une femme de 37 ans.

Comme l'écrivait une journaliste de L'Obs, dans sa critique du dernier disque de Pierre Lapointe, « La science du coeur » : « [...] hostie de câlice de crisse de tabarnak, qu'est-ce qu'il est beau, le nouveau Pierre Lapointe ! » [sic !], qu'est-ce qu'elle est drôle Blanche Gardin !

(Sophie Delassein, « Le coup du Lapointe » L'Obs, no 2761, 5 octobre 2017, p. 134.)

9/10 Blanche Gardin, Josée Blanchette, Sophie Delassein, Pierre Lapointe, Humour, "Montreux Comedy"

jeudi 19 octobre 2017

L'AFFAIRE BERTRAND CANTAT / Amor Fati

Dans le contexte actuel, hautement médiatisé, de dénonciations publiques de violences et d'abus envers les femmes  (et les garçons), la sortie du dernier disque solo, Amor Fati, de Bertrand Cantat, ex-leader du groupe rock français Noir Désir, (condamné en 2004 à une peine de huit ans de prison pour avoir battu à mort sa compagne et amante, Marie Trintignant, et remis en liberté en 2007), a, de nouveau, suscité la polémique.

Le magazine musical français, Les Inrockuptibles, a publié, la semaine dernière, en première page, la photo de Cantat, accompagné d'un court texte éditorial, « Cantat en son nom », mettant en valeur le chanteur en « meurtrier repenti », publication qui a, aussitôt, suscité de nombreuses réactions, dont celle du magazine Elle France, qui a répliqué, mardi dernier, en publiant en première page la photo de Marie Trintignant et un court texte éditorial, « Au nom de Marie ». [ Voir le texte de Philippe Papineau, « Affaire Cantat : Elle France réplique aux Inrocks. Le magazine rock a quant à lui publié des explications et de minces excuses », Le Devoir, 18 octobre 2017, p. B 6]

« [...] à nouveau sous les feux et les foudres de la rampe », De quoi Bertrand Cantat est-il coupable ?

Je vous invite fortement à lire le blogue de Maïa Maïakov, publié le 18 octobre 2017 dans le site français Mediapart, qui rappelle avec justesse qu' « innocenter n'est pas possible », que « pardonner n'est pas de notre possibilité », que « critiquer est de notre possibilité », mais que « cela nécessite un esprit critique, un esprit qui accepte la discussion ».


À la suite de la réflexion de Wajdi Mouawad, cité dans cet article : « Si vous décidez que le symbole est plus important que la justice, il [Cantat] ne faut pas qu'il monte sur scène. Mais s'il ne monte pas sur scène, [...] ça veut dire que vous sacrifiez un peu l'idée que vous avez de la justice, puisque vous lui infligez une deuxième peine. », à chacune, à chacun de prendre parti, de porter un jugement, en son âme et conscience.

« De quoi Bertrand Cantat est-il coupable ? De tout. Lorsqu'il s'avance sur la scène, c'est un homme qui « contemple le désastre de sa propre vie », un homme qui est la vie et la mort qu'il porte de front. Est-ce que cela fait de lui un coupable éternel ? Sûrement. Est-ce qu'un coupable n'est qu'un coupable ? Est-ce qu'un coupable n'a plus droit au retour à la vie ? » (Maïa Maïakov)

https://blogs.mediapart.fr/maia-maiakov/blog/181017/de-quoi-bertrand-cantat-est-il-coupable

Le blogue de Maïa : https://www.mediapart.fr/maia-maiakov/blog

Amor Fati, locution latine introduite par Friedrich Nietzsche au XIXe siècle, signifie « l'amour du destin » ou « l'amour de la destinée », ou plus communément le fait « d'accepter son destin ». (Wikipédia)

10/10 Maïa Maïakov, Mediapart, Bertrand Cantat, Noir Désir, Wajdi Mouawad, "Amor Fati", Philippe Papineau, Marie Trintignant, "Les Inrockuptibles", "Elle France"

marie

lundi 16 octobre 2017

L'HOMME-DÉ / Luke Rhinehart

L'Homme-dé, Villeneuve-d'Ascq, Éditions de l'Olivier, [1971 : Éditions Talmy Franklin, édition originale parue sous le titre : The Dice Man], [1995 : Éditions de l'Olivier, pour la traduction française], [2014 : Éditions de l'Olivier, pour la présente édition], coll. « Replay », 521 p. [Traduit de l'anglais (États-Unis) par James du Mourier.]

Né en 1932, George Powers Cockcroft, alias Luke Rinehart, a enseigné la littérature et la psychologie.

« Recherché par le F.B.I. : Luke Rinehart, 32 ans, marié.
Profession : psychiatre. Résidence : New York.
Motif : subversion de la vie quotidienne.

Le psychanalyste Luke Rhinehart a décidé de transformer son existence en un immense jeu de hasard : il laisse de simples dés prendre pour lui toutes les décisions de son existence. Très vite, le « syndrome du dé » se répand dans la population. Et les autorités s'inquiètent. Car le Dr Rhinehart a peut-être inventé, sans le savoir, le moyen d'en finir pour toujours avec la civilisation.

L'Homme-dé, manifeste subversif affirmant le droit à l'expression de tous les fantasmes, est devenu très vite une sorte de mot de passe pour initiés. Après sa publication quasi clandestine en France (1971), il fait désormais partie des « livres cultes » [...]. » [Quatrième de couverture]

« « Le style fait l'homme » dit un jour Richard Nixon, et il passa sa vie à ennuyer ses lecteurs. » Dès l'incipit (p. 9), le ton est donné, de même que par le dernier exergue : « N'importe qui peut être n'importe qui. L'Homme-Dé » (p. 11).

« Au commencement était le Hasard. Et le Hasard était avec Dieu et le Hasard était Dieu. Au commencement Il était avec Dieu. Toutes choses furent faites par Hasard et sans lui ne fut nulle chose accomplie. En Hasard était la vie et la vie était la lumière des hommes.

Il y eut un homme envoyé par Hasard, et dont le nom était Luke [Luc, luck]. Ce fut lui qui vint en témoin, pour rendre témoignage de Fantaisie, en sorte que tous les hommes pussent croire à sa suite. Il n'était pas le Hasard mais il fut envoyé pour rendre témoignage du Hasard. Ce fut le vrai Accident qui hasardise tout homme né en ce monde. Il fut dans le monde et le monde fut fait par lui, et le monde ne le connaissait pas. Mais à tous ceux tant qu'ils étaient qui le reçurent, il donna pouvoir de devenir fils du Hasard, même à ceux qui croient accidentellement, car ils étaient nés non de sang, non par la volonté de la chair, ni par la volonté des hommes, mais du Hasard. Et le Hasard se fit chair (et nous avons adoré sa gloire, sa gloire de fils unique du Père-Fumiste tout-puissant [du Père Capricieux tout-puissant], et il demeura parmi nous, tout-chaotique, tout-faux et tout-fantaisiste.

Le Livre du Dé. » (pp. 7 et 505)

« [...] il suffit de dresser une liste de 6, 12 ou 36 actions et de laisser voir laquelle choisit le dé (divorcer, tuer un inconnu, se comporter en obsédé sexuel pendant une soirée, aller violer sa voisine, parler comme Jésus-Christ), diégétiquement parlant il n'y a plus vraiment de roman possible : il n'y a au mieux que des pistes qui s'entrecroisent (au cas où le livre serait écrit dé à la main) au pire qu'une partie truquée (au cas où l'imagination de l'auteur remplacerait le décret du Dé). Mais « l'Homme Dé » évite malicieusement cet écueil, car il se présente « d'entrée de jeu » comme une réflexion à la première personne sur le Moi humain pris dans les filets de l'existence. Une lente descente en spirale jusqu'au cœur de la psyché humaine, une odyssée chaotique qui au lieu de se laisser enivrer par les splendeurs et les misères du possible, préfère plutôt se placer sur un plan historique, social et psychologique. Ce que comprend peu à peu Rhinehart (le personnage cette fois), c'est que le Hasard est un dieu bien pratique, lui permettant d'échapper à la tyrannie moderne de la Personnalité Unique : non seulement il peut enfin laisser libre court à toutes les personnalités qu'il sent s'agiter au fond de lui, mais de surcroît il n'a pas à endosser la responsabilité du choix en question. Une soumission totale qui entraîne une liberté totale. »

SENSCRITCHAIEV, « Le miroir à six faces », Sens critique, 10 juillet 2011, modifiée le 30 juillet 2012.

Ce roman iconoclaste, coup de poing, cynique, déstabilisateur, destructeur, délirant, amoral, cru, tendancieux, fou est écrit de main de maître. Mettant à bas tous les tabous (sexuel, psychologique, social, religieux, spirituel, économique, historique, politique, etc.), ce livre, faussement présenté comme autobiographique, est une véritable bible écrite en hommage à la Fantaisie.

Du Philip Roth à la puissance 100 ! À ne pas mettre en toutes les mains !

« [...] la dé-thérapie propose aux patients de former des décisions en jetant les dés. Notre but est de détruire la personnalité. Nous voulons créer à la place une personnalité multiple : un individu incohérent, instable et de plus en plus schizoïde. » (p. 304)

[...]


« - Ma théorie est que nous avons tous des pulsions minoritaires qui, étouffées par la personnalité normale, sont rarement libérées pour entrer en action. Le désir de battre sa femme est refréné par les notions de dignité, de féminité, et parce qu'on préfère les porcelaines qui ne sont pas fêlées. L'aspiration religieuse est bloquée par l'assurance qu'on est athée. [...] » (p. 304)

« Les pulsions minoritaires sont les nègres de la personnalité. Elles n'ont pas connu de liberté depuis la fondation de la personnalité : elles sont devenues des êtres invisibles. Nous refusons de reconnaître qu'une pulsion minoritaire est potentiellement un être à part entière, à condition qu'on lui accorde les mêmes chances de développement qu'aux principaux moi conventionnels ; jusque-là, la personnalité dans laquelle vit cette pulsion restera divisée, victime de tensions qui provoquent périodiquement des explosions et des émeutes. » (p. 304)

[...]

« - Dans des sociétés stables, intégrées, cohérentes, l'étroitesse de la personnalité avait une valeur ; on pouvait se réaliser avec un seul moi. Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Dans une société multivalente, seule une personnalité multiple peut faire l'affaire. Nous avons chacun une centaine de moi potentiels réprimés ; nous avons beau fouler à toute force le sentier étroit de notre personnalité, nous ne parvenons jamais à oublier que notre plus profond désir est d'être multiples, de jouer de nombreux rôles différents. [...] » (p. 305)

[...]

« [...] Seule la dé-thérapie reconnaît ce que nous choisissons tous d'oublier : que l'homme est multiple. » (p. 310)

[...]

« - C'est au garde-chiourme que l'on appelle la personnalité normale, rationnelle, que l'idée de libérer le violateur, le meurtrier, le bouffon en nous, paraît dingue. De même que l'idée de libérer l'être pacifique paraît dingue aux yeux de la personnalité de garde-chiourme du meurtrier. Mais aujourd'hui, la personnalité normale n'approfondit que la frustration, l'ennui et le désespoir. La dé-thérapie est la seule théorie qui se propose de tout faire sauter. » (p. 311)

[...]

« - Mais qu'est-ce que c'est que cette nature humaine que vous vous acharnez tous ensemble à défendre ? Regardez-vous dans la glace. Qu'est-il donc advenu du vrai découvreur que vous portiez en vous ? de l'amant ? de l'aventurier ? du saint ? ou de la femme ? Vous les avez tués. Regardez-vous et demandez-vous : « Est-ce là l'image de Dieu à laquelle l'homme a été créé ? » [...] C'est un blasphème. Dieu crée, fait des expériences, chevauche les vents. Il ne patauge pas dans le tas de vieille matière fécale du passé. » (p. 322)

9,5/10 Luke Rinehart, George Powers Cockcroft, "L'Homme-dé", "Livre culte"

lundi 9 octobre 2017

C'EST LE COEUR QUI MEURT EN DERNIER / Film réalisé par Alexis Durand-Brault

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 9 octobre 2017

C'est le coeur qui meurt en dernier, Canada/Québec, 2017, 113 min. R. : Alexis Durand-Brault ; Sc. : Gabriel Sabourin (inspiré du roman éponyme et autobiographique de Robert Lalonde, publié aux Éditions du Boréal). Trame musicale : Coeur de Pirate.

Huit ans après le décès de son père, Julien Lapierre, auteur d'un premier roman autobiographique, lauréat du Prix du Gouverneur général, renoue avec sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer, nouvellement placée dans une résidence de soins spécialisés, pour ne pas dire un CHSLD.

Ce film, qui aborde de nombreux sujets douloureux : pédophilie, vieillissement, maladie dégénérative, suicide, incommunicabilité, met en lumière la relation filiale mère-fils, ainsi que le long cheminement d'une femme au foyer, dans les années 1970, en recherche d'autonomie.

Tout en ellipses, ce lent pas de deux permettra à ce couple fusionnel mère-fils de renouer les fils cassés, d'affronter et d'enfouir les démons du passé. Ce film-hommage à la force et à la vitalité des femmes repose entièrement sur les épaules du personnage de la mère, interprétée de façon troublante par une Denise Filiatrault au sommet de son art et, 40 ans plus tôt, par sa propre fille, Sophie Lorain, qui, bien qu'elle soit cantonnée dans un rôle plus effacé qui aurait mérité davantage de développement, n'en réussit pas moins à tirer son épingle du jeu, avec beauté et drôlerie.

Si ce film met bien en valeur la tragédie des rêves échoués, le rôle majeur du Temps et de la Mémoire, oscillant habilement entre le drame et le mélodrame, il permet aussi d'admirer le travail remarquable des comédiens, au grand plaisir des spectateurs qui retrouvent ainsi avec bonheur une grande partie des interprètes d'Au secours de Béatrice, excellente série produite par Sophie Lorain et réalisée par Alexis Durand-Brault.

« Tchin, Tchin, Cinzano ! »

 9/10 "C'est le coeur qui meurt en dernier", Robert Lalonde, Alexis Durand-Brault, Denise Filiatrault, Gabriel Sabourin, "Drame québécois"

samedi 24 juin 2017

IN BETWEEN / Marie Demers

In Between, Montréal, Éditions Hurtubise, 2016, 225 p. 

« In Between, ça se veut un hommage. Un hommage aux relations père-fille, un hommage à l’amour d’une enfant pour son papa. De l’enfant qui, même si elle grandit, même si elle devient adulte, reste la petite fille quand il est question de son papa. Écrire les mots en dédicace de mon livre : « À mon père, Michel Marcil », c’est un cadeau que je m’offre. Une manière de lui dire, encore et toujours, à quel point je suis fière d’être sa fille. »

(Alexandra Mignault, « Marie Demers : Faire son deuil [entrevue] », Québec, Les Libraires, no 93, 2016-02-01.)

« Mon père [Jean Rivard...*] était cette carte [Le Monde] dans mon jeu de tarot intérieur. »

Ce chant d'amour à la mémoire du père disparu prématurément, ce cri de colère et de révolte, qualifié de « roman » par l'éditeur, relève davantage de l'introspection, de l'auto-analyse sauvage. Quant à l'aspect romanesque, il est assuré par le récit intime des nombreux voyages d'Ariane, l'auteure-narratrice : Buenos Aires, Dublin, Bruxelles, Paris, Pau, Cap-Vert, Inde, Ladakh, sans oublier Montréal.

 « Faire son deuil », de la vie familiale (le deuil du père adulé, de la mère, présence lyrique et accablante, de la nouvelle « belle-mère », rivale amoureuse), de la vie de couple (le deuil de ses nombreuses passions amoureuses, de ses fortes amitiés, vécues pendant son périple à travers les continents), tel est l'enjeu de cette quête de sens.

Si Marie Demers n'épargne aucun de ses proches, décrits outrancièrement par des traits grossis, caricaturaux, elle ne se donne pas le beau rôle pour autant :

« Avec les années, je suis devenue la fille qui n'a envie de rien. Je suis un personnage secondaire
triste d'un téléroman poche. [...] Je suis une fin de bougie triste du magasin à une piasse. » (p. 32)

« Mon père n'est qu'un alibi. Crédible, soit, mais insuffisant. Sa mort matérialise un vide intérieur qui me démange depuis trop longtemps. » (p. 33)

« Mon départ précipité post-toi-mortem est la preuve irréfutable de mon égoïsme. Preuve irréfutable aussi de mon impossibilité à dealer avec la réalité. Ma réalité. J'ai peut-être l'air inconsciente comme ça, mais je suis plutôt lucide. Lucide d'être égoïste et peureuse. » (p. 190)

Seuls les « vieux » (son grand-père, l'amie française) semblent échapper à ses jugements radicaux :

« Quand t'as 72 ans, être en retard de 20 minutes, c'est comme être en retard de deux heures. La ponctualité vient naturellement avec l'âge. Peut-être que l'horloge biologique de ta mort imminente t'oblige à profiter efficacement de chaque instant. Les retards correspondraient à un gaspillage dramatique des minutes de vie restantes. » (p. 150)

Divisé en cinq chapitres : Blackbird ; The professor et la fille qui danse ; See My Girl ; Harvest Moon ; Baby Come Home, ce premier ouvrage se lit comme un « roman », porté par une écriture vive, forte, intransigeante, acide comme la jeunesse, par un style corrosif, tout en ruptures de tons, animé par des dialogues, vrais, crus, et par une utilisation judicieuse de nombreux termes anglais et espagnols, reflets de l'éloignement et de la déroute de la narratrice.

Cette « championne des coups bas », cette manipulatrice mal dans sa peau, cette paumée magnifique n'a pas fini de faire parler d'elle...

« On aime juste pour être aimé en retour. Puis, si on a la chance infinie d'aimer et d'être aimé en retour, on sabote tout. » (p. 85)

* Dans ce récit, le père est appelé Jean Rivard, une réminiscence des études littéraires de l'auteure (?), en souvenir de Jean Rivard, le défricheur, récit de la vie réelle, d'Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882), publié en 1862. Dans la préface de la réédition de 1932, l'auteur affirme que certains détails relèvent de la vie intime, que son intention n'a jamais été de faire un roman...
 
9,5/10

Mots clés : Marie Demers, "Roman québécois", "Jean Rivard, le défricheur", "In Between"

mardi 20 juin 2017

L'ALLIÉ DE PERSONNE. PORTRAITS, LECTURES, APARTÉS / Robert Lévesque

L'Allié de personne. Portraits, lectures, apartés, Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 2003, 335
p.  [incluant un index] [Le renvoi pour Gilbert David est à la page 10 et non 29.]

Robert Lévesque est l'auteur de deux ouvrages sur Camillien Houde et le curé Labelle, en collaboration avec Robert Migner, et de deux recueils d'entretiens, dont un avec Jean-Pierre Ronfard. Ses derniers titres relèvent d'une forme beaucoup plus libre et personnelle, celle des carnets :  La Liberté de blâmer (1997), Un siècle en pièces (2000), L'Allié de personne (2003), Récits bariolés (2006), Déraillements (2011), Digressions (2013) et Vies livresques (2016).

Tous les textes rassemblés ici ont été publiés dans le défunt hebdomadaire ICI Montréal, à l'exception de celui portant sur Claude Jutra, « Le fleuve impassible... », publié dans le magazine 24 images.

Chroniqueur littéraire et ex-critique de théâtre détesté par une grande partie du milieu théâtral pour ses jugements péremptoires et ses attaques personnelles et parfois malicieuses (parlez-en à Marie Laberge et à Antonine Maillet...) (voir Pierre Lavoie, « Aimer se faire haïr ou haïr se faire aimer », Cahiers de théâtre Jeu, no 31, 1984, p. 5-13), Robert Lévesque possède une grande culture, un savoir encyclopédique, ainsi qu'un style percutant.

Que l'on soit toujours d'accord ou non avec lui importe peu. Il ne laisse personne indifférent... Si on peut lui reprocher, trop souvent, de descendre en flammes ce qu'il a un jour porté aux nues, il n'en demeure pas moins que son jugement s'appuie sur une longue fréquentation des arts, du théâtre et de la lecture, et sur une écriture sobre, libre et passionnée. (En 2002, il a reçu le Prix Jules-Fournier du Conseil supérieur de la langue française.)

L'ensemble des courts textes qui composent ce recueil, divisé en trois principales parties : Portraits, Lectures, Apartés, se lit avec grand plaisir, quel que soit le sujet abordé. Rendez-vous aux prochaines lectures...

 Pour les personnes intéressées par un sujet précis, ci-joint la Table des matières détaillée :

Le dimanche de Berlioz (la critique comme acte de résistance)

Portraits

Émile le moderne, Nelligan l'ancien (Émile Nelligan)
Le fleuve impassible... (Claude Jutra)
Rimbaud, très las, dans quelque cabaret vert... (Arthur Rimbaud)
Le cadavre nationalisé de Riopelle (Jean-Paul Riopelle, Gaston Miron, Alberto Giacometti, Samuel Beckett)
Réveiller le  bruit lui-même (Henri Pichette)
« Que vous le vouliez ou non, vous avez eu une élite » (Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Françoise Loranger)
Sir Mordecai (Mordecai Richler)
Le meilleur ami du chien (Paul Léautaud)
Un Québécois idéal (Pierre Elliott Trudeau)
Le neveu de Ryan (Robert Guy Scully)
Il n'y a pas de justesse (Marie Laberge, Antonine Maillet)
Le Corse sous la Coupole (Angelo Rinaldi)
Moi, Arcand (Gabriel Arcand)
Les pigeons vont chier sur Thomas Bernhard
Hugo, hélas (Victor Hugo)
Colette en vrac (Sidonie Gabrielle Colette)
Des Forêts dans le silence (Louis-René des Forêts)
Mort d'un grand journaliste ( Indro Montanelli)
Lindon, éditeur modèle (Jérôme Lindon, Samuel Beckett, Jean Échenoz)
Brassens au Ramassis (Georges Brassens)
La bergère en deuil (Charles Trenet)
À bout de souffle (Jean-Paul Belmondo, Jean-Luc Godard)
Acteurs petits et gros (Bernard Blier, Toto)
Un vieillard de mon âge (Pierre Larquey)

Lectures

« Rien de commun » (José Corti, Julien Gracq)
Écrire pour soi et pour lui (Marcel Théaux, Kléber Haedens, E.T. Cheever, Honoré de Balzac, Fernando Pessoa, Franz Kafka)
Les lectures et les jours (Marcel Proust)
La bibliothèque de Buchenwald (Jorge Semprun)
« Il y a quelqu'un qui manque ici » (Sigmund Freud, Robert Antelme)
Tous pourris ! (Le Robert des grands écrivains de langue française, Émile Nelligan, Anne Hébert)
Une repasseuse au paradis (Au théâtre : femme assise au balcon d'Edgar Degas)
À propos de la longueur chez Tchekhov (Anton Tchekhov, Serge Denoncourt)
Proust, les phrases courtes (Marcel Proust, Jean Santeuil)
Breton chez Proust à 50 francs la nuit (André Breton, Marcel Proust)
Zut, on n'a pas filmé Proust ! (Marcel Proust, Jérôme Prieur)
Une maison... un jour... (Maurice Maeterlinck, Denis Marleau)
Rayon fils uniques (Molière, Dom Juan, Martine Beaulne, David Boutin)
Ne plus être Hamlet... (Heiner Müller, Hamlet-machine, Brigitte Haentjens, Marc Béland)
È pericoloso sporgersi (Macbeth, William Shakespeare)
Interdiction de comprendre (Bertolt Brecht)
Est-ce raisonnable, Brecht au Rideau Vert ? (Guillermo de Andrea,  Maître Puntila et son valet Matti)
Papa Brecht dans le placard ? (Ariane Mnouchkine, Tambours sur la digue, Hélène Cixous)
Une pièce qu'on a jouée jusqu'à Formose... (Les Chaises, Eugène Ionesco, Paul Buissonneau, Hélène Loiselle, Gérard Poirier)
Défense et illustration du petit rôle de Nagg (Fin de partie, Samuel Beckett, Marc Gélinas, Guy Sprung)
Au temps de la rue des Favorites (Samuel Beckett, La Dernière Bande)
Pianistes... (Ivo Pogorelich, Witold Malcuzynski, Wilhem Kempff, Passion fixe, Philippe Sollers)
Un, deux, trois, Sollers ! (Philippe Sollers, Éloge de l'infini)
Houellebecq, l'agité de l'anal (Michel Houellebecq)
Petite Bijou, grand Modiano (Patrick Modiano, La Petite Bijou)
Le strip-tease d'un vieux schnoque (François Nourrissier, À défaut de génie)
Politically Pinter (Harold Pinter, Samuel Beckett)
C'est fou ce que je peux t'aimer... (Édith Piaf, Marguerite Duras)
Piaf la pieuse (Édith Piaf, Marcel Cerdan)
Un désamour impossible (Gabrielle Roy, Mon cher grand fou...)
Aquin au Nénuphar (Hubert Aquin, Prochain Épisode)
Le coup d'oeil de l'âme (Marie-Claire Blais, Soifs)
L'orphelin de Duplessis (Maurice Duplessis, Gratien Gélinas, Tit-Coq, Michel Monty)
L'air du large (Au coeur de la rose, Pierre Perrault)
Petite analyse d'un gros succès (L'Odyssée, Dominic Champagne, Alexis Martin, Théâtre du Nouveau Monde)
Faits divers (Les Bonnes, Jean Genet, Alfredo Arias, Léa Papin)
Et si l'auteur n'avait pas de génie ? (Michel Marc Bouchard, Sous le regard des mouches)
Terrifiante simplicité de L'Orestie (Paul Claudel, Eschyle, Georges Lavaudant)

Apartés

Les petites phrases... (Lucien Bouchard, Jacques Parizeau, Bernard Landry, Denise Bombardier, Yves Navarre)
La « jonction sacrée »... (Lucien Bouchard)
Nos hivers sont blancs (Charles Maurras, Bloc québécois, Bernard Landry)
Ménard, ministre d'Ubu (Serge Ménard, le Sommet des Amériques, Madeleine Parent)
Un brulôt couleur pastel (Lise Bissonnette, Un lieu approprié)
Papa, remonte te coucher (Parti québécois)
Suicides exquis (Caton d'Utique, Virginia Woolf, Yves Navarre)
Deuil au coin de la rue (Little India)
Mon petit idiot... (Chat Murr, E.T.A. Hoffmann)
Trop bu de chartreuse (Jules Renard, Oscar Wilde, Jean Basile)
Hôtel de l'Espérance, Paris, Ve (François Mauriac)
Parlez-moi des femmes... (Denise Bombardier)
Coeur de libraire ( Pierre Renaud. Librairie Renaud-Bray, Stanley Péan, Pierre Foglia)
Entre assassins (Barbara, Françoise Berd)

Les touristes l'emporteront (« Et le théâtre, bordel ! »)

« Le théâtre est essentiellement tragique, même dans ses comédies. Et ce qu'il dit de tragique n'a peut-être rien à voir avec la réalité, mais tout à voir avec la vérité. Céline, dans Voyage au bout de la nuit, disait que la vérité est une agonie qui n'en finit pas. Il écrit : « La vérité de ce monde, c'est la mort. » » (p. 244)

 8,5/10 

Robert Lévesque, "L'Allié de personne", Portraits, Lectures, Apartés, Carnets, "Critique théâtrale", "Critique cinématographique", "Critique littéraire"


vendredi 19 mai 2017

COMMENT JE NE SUIS PAS DEVENU MOINE / Jean-Sébastien Bérubé

Comment je ne suis pas devenu moine, Paris, Futuropolis, 2017, 239 p.

« Préface » de Jean-Louis Tripp, p. 3 ; « Retour sur image. Montréal - Lhassa aller-retour », p. 228-237.

Roman graphique d'un jeune dessinateur originaire de Rimouski, qui a publié auparavant quatre ouvrages sur Radisson, aux Éditions Glénat Québec.

« Siddharta Gautama, un prince malheureux qui se sentait prisonnier, était parti vivre parmi les pauvres pour trouver le sens de la souffrance et pouvoir la transcender. À force de méditer, il était devenu le Bouddha (L'Éveillé) et il avait développé le bouddhisme (la Voie du juste milieu ou le Chemin qui mène à l'éveil). Selon lui, tout le monde a le potentiel de devenir Bouddha en méditant et en faisant preuve de compassion. Peu importe le statut social, la race, le genre, l'orientation sexuelle, le bouddhisme était accessible à tous. » (p. 75)

Voyage au pays du Dalaï-Lama ou quand les rêves se heurtent à la réalité... Roman graphique très personnel, qui illustre et raconte « l'impossible quête » de l'auteur. Parti de Montréal dans le dessin de devenir moine au Tibet, Jean-Sébastien Bérubé séjournera d'abord au Népal, puis au Tibet, pour revenir ensuite au Népal et à Montréal. Au cours de ce long périple, il sera confronté à de nombreuses difficultés, la connaissance de soi-même n'étant pas la moindre.

Tant au Québec qu'au Népal et au Tibet (province chinoise du Xizang...), il connaîtra de nombreuses déceptions causées par la cupidité humaine, chez les civils aussi bien que chez les moines, le mensonge, la mendicité, le vol (un Occidental face à la pauvreté et à la misère), la violence de l'occupation chinoise, etc., et ce même s'il parlait le tibétain.

Revenu de ses attentes et de ses déboires, l'auteur-dessinateur fera le constat que, s'il était venu au Népal et au Tibet pour le bouddhisme, il n'est pas devenu ou resté bouddhiste, mais qu'il est « juste un être humain ».

Planches en noir et blanc, très expressives et très bien dessinées.

9/10 Jean-Sébastien Bérubé, "Comment je ne suis pas devenu moine", "Roman graphique", Bouddhisme, Népal, Tibet, Jean-Louis Tripp

lundi 8 mai 2017

LA FILLE INCONNUE / Film réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne

THÉÂTRE OUTREMONT, Montréal, le 8 mai 2017


La Fille inconnue, Belgique, 2015, 106 minutes. R. et Sc. : Jean-Pierre et Luc Dardenne.

Si vous aimez le cinéma des frères Dardenne, un cinéma exigeant, social et engagé, ce film est pour vous. Ceux-ci filment la psychologie humaine et ses travers au plus près, sans concession. Pas de prouesses techniques, pas d'effets spéciaux, mais un scénario ficelé, porteur de sens, des comédiennes et des comédiens investis. « Un condensé d'humanité », tourné à nouveau à Seraing, en banlieue de Liège.

Jenny Devin (« Docteure Jenny, elle me redonne la frite ! »), jeune médecin généraliste, jouée sobrement et admirablement par Adèle Haenel, est rongée par la culpabilité, après avoir refusé l'entrée de la clinique à une inconnue, une heure après la fermeture des bureaux, une jeune femme noire, d'origine africaine, qui sera retrouvée morte le lendemain. Elle n'aura de cesse de chercher à retracer l'identité de cette dernière, pour donner une vie à cette morte, pour lui donner une véritable sépulture, malgré de nombreux dangers et le manque de collaboration des témoins et des proches de la victime.

« Si elle était morte, elle ne serait pas dans nos têtes. »

Dans un monde de plus en plus individualiste, Jenny cherche à susciter la solidarité, à éveiller les consciences, à la recherche d'un monde meilleur, plus humain.

« [...] tant le film que son héroïne jettent un peu de bonté dans la grisaille du monde. » (François Lévesque, « Les Dardenne et la bonté du monde. Le duo fraternel parle médecine et solidarité sociale au coeur de La Fille inconnue », Le Devoir, 3 décembre 2016.)

9/10 "La Fille inconnue", Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne, "Drame social"

jeudi 27 avril 2017

LE CAS MALAUSSÈNE I. ILS M'ONT MENTI / Daniel Pennac

Le Cas Malaussène I. Ils m'ont menti, Paris, Gallimard NRF, 2017, 311 p.

Né en 1944 à Casablanca, au Maroc, Daniel Pennac, de son vrai nom Daniel Pennacchioni, publie en 1985 Au bonheur des ogres dans la « Série noire ». Ce premier tome de la saga Malaussène sera suivi de cinq autres titres : La Fée Carabine (1987), La Petite Marchande de prose (1990), Monsieur Malaussène (1995), Des chrétiens et des maures (1996) et Aux fruits de la passion (1999).

Trente-deux plus tard, le lecteur enchanté de cette époque a pris de la bouteille et plusieurs rides, tout comme les personnages de la famille Malaussène, qui ont vieilli de dix-huit ans après la parution du sixième et dernier tome.

La nouveauté, le plaisir de suivre pendant plusieurs années les personnages créés par Daniel Pennac, son écriture haletante, pleine de trouvailles absurdes, cocasses et touchantes ne jouent plus de la même façon, sans compter que, cette fois-ci, l'auteur-narrateur impose son omniprésence, digresse, intervient régulièrement, interrompant le rythme et la progression du récit.

En entremêlant la littérature de l'autofiction (Ils m'ont menti), représentée par le personnage d'Alceste, auteur de la Vérité Vraie, et la littérature de fiction (Le Cas Malaussène), représentée par Benjamin Malaussène, chargé par la reine Zabo des éditions du Talion de surveiller le dit Alceste, Pennac s'égare quelque peu en chemin, et son lecteur avec lui.

C'est donc avec une certaine déception que je me suis rendu au bout de cette histoire d'enlèvement, plus ou moins perdu parmi cette foule de personnages qui composaient la première saga Malaussène, que l'on revoie ou que l'auteur rappelle ici [pour s'y retrouver, un répertoire alphabétique des personnages est disponible, en plusieurs pages, à la fin du volume].

Bref, si la magie de l'écriture déjantée, gouailleuse, percutante, mordante, réflexive et sociale de l'auteur joue toujours, trop de longueurs, de diatribes, de jeux de miroir conduisent le lecteur à décrocher et à regretter la belle époque des années 80 et 90.

« Le nouveau cycle s'annonce-t-il à la hauteur du précédent ? " Monsieur, un roman, c'est ce que chacun en pense. " » Cynthia Brisson, « Entrevue Daniel Pennac. Le grand retour des Malaussène », dans Le Libraire, no 99, février-mars 2017, p. 28-29.

7/10 Malaussène, Daniel Pennac, "Le Cas Malaussène I. Ils m'ont menti", Autofiction, Fiction