mardi 21 mars 2023

ÉPISODE 3 : LA MAISON DES ÉCRIVAINS (2e document d'accompagnement)

LETTRE AU MINISTRE DE LA CULTURE ET DES COMMUNICATIONS DU QUÉBEC

Montréal, le 9 janvier 2023                                      PAR COURRIER RECOMMANDÉ

Monsieur Mathieu Lacombe

Ministre de la Culture et des Communications du Québec

Édifice Guy-Frégault

225, Grande Allée Est, bloc A

1er étage

Québec (Québec) G1R 5G5

 

Monsieur le Ministre,

Écrivaines et écrivains, nous voulons vous faire part d’une situation alarmante, pour laquelle nous sollicitons votre intervention.

Le 20 juin dernier, l’UNEQ tenait son assemblée générale annuelle, au cours de laquelle a été entériné, par 44 des 46 personnes présentes (sur 1 600 membres), le prélèvement de cotisations syndicales sur les redditions de compte de tous les contrats en cours d’exécution, des membres comme des non-membres. Dans le Plan d’action de l’Union 2023-2027, dévoilé le 15 décembre dernier, figurait aussi la mise en vente de la Maison des écrivains, décision adoptée par le conseil d’administration en septembre 2022, et ce sans aucune consultation des membres.

L’UNEQ a récemment admis un vice de procédure dans la convocation de l’assemblée générale de juin, ce qui l’a obligée à convoquer une assemblée extraordinaire pour discuter démocratiquement de l’enjeu des cotisations syndicales. Mais en ce qui concerne le sort de la Maison des écrivains, silence radio...

La Maison des écrivains est davantage qu’un simple siège social. Ce lieu porte une longue histoire : celle des écrivains qui se sont regroupés pour fonder l’UNEQ, en 1977, pour qui l’acquisition d’une maison ouverte à tous était un objectif primordial. Pendant treize ans, l’UNEQ a été activement à la recherche d’une propriété. En 1990, elle est enfin devenue propriétaire du 3492, avenue Laval, à Montréal. Après deux années de travaux de rénovation et d’aménagement, subventionnés par des fonds publics, la Maison des écrivains a été inaugurée en 1992, conjuguant les efforts des écrivains et des employés pour assurer la double mission de l’UNEQ : la promotion de la littérature québécoise et la défense des droits socio-économiques des écrivains. La vente de cette maison, décidée par le c.a. de l’UNEQ, serait une perte dramatique pour tous les amateurs de la littérature québécoise qui ont pu assister aux spectacles qui y avaient lieu, aux conférences, aux tables rondes, aux lectures d’œuvres, aux lancements, aux productions du Festival international de la littérature (FIL), etc.

Son emplacement au Square Saint-Louis fait aussi partie de l’histoire culturelle du Québec. Elle avoisine les demeures d’écrivains et d’artistes célèbres tels Émile Nelligan, Michel Tremblay, Pauline Julien et Gérald Godin, Gaston Miron, Gilles Carle et Chloé Sainte-Marie, Francis Mankiewicz et André Gagnon, pour ne nommer qu’eux. Au moment où votre gouvernement choisit de transformer l’ancienne Bibliothèque Saint-Sulpice en Maison de la chanson et de la musique, il nous paraît incompréhensible que l’UNEQ choisisse, elle, de solder une maison qui donne un visage à la littérature du Québec.

La raison invoquée par l’Union pour vendre la Maison des écrivains nous laisse également perplexes. Ce serait, nous dit-elle, pour assurer sa stabilité financière. Cependant, les administrateurs n’ont jamais démontré, chiffres à l’appui, les avantages d’une telle vente ni même sa nécessité, puisque l’UNEQ dispose déjà de plus d’un million de dollars en placements dont elle pourrait se prévaloir en cas de besoin. Par ailleurs, depuis la hausse des taux hypothécaires et l’augmentation des taxes municipales, le marché immobilier est sous pression. Certains évaluateurs estiment même que les propriétés vont se vendre à un prix inférieur à l’évaluation municipale. Après avoir signé un bail pour l’occupation de ses nouveaux locaux, le 1er février 2023, l’UNEQ se sentira-t-elle pressée de céder la Maison à un prix désavantageux, plutôt que d’avoir à défrayer, en plus d’un loyer, les coûts d’une maison inoccupée et dont l’exemption de taxes sera retirée dès que le personnel aura quitté les lieux ? C’est la question que nous nous posons avec inquiétude, d’autant plus que nous ne comprenons pas ce qui peut motiver un départ aussi précipité.

Nous ne voyons pas non plus comment l’UNEQ pourra remplir son mandat de valorisation de la littérature québécoise dans des locaux qu’elle devra partager avec deux autres syndicats, l’Union des artistes (UDA) et la Guilde des musiciens. D’ailleurs, son Plan d’action précise qu’elle compte « concentrer ses moyens et ses ressources sur le mandat syndical » et « réviser l’offre de services aux membres pour déterminer ceux qui doivent être maintenus, ajoutés ou modifiés », en « concentrant les projets, services et programmes de l’UNEQ autour des finalités du plan stratégique ».

Il s’agit d’un changement radical, philosophique et culturel, sans consultation des membres. Qu’adviendra-t-il des subventions que l’UNEQ reçoit des trois conseils des arts et de votre ministère, si elle met l’accent sur ses activités syndicales ? Comment assurera-t-elle cette stabilité financière qu’elle dit rechercher et qui l’amène à vendre une Maison qui fait la fierté des écrivains depuis si longtemps ?

Jacques Godbout, président fondateur de l’UNEQ, a réagi en ces termes, que nous endossons :

« Les écrivains qui ont fondé l’UNEQ voulaient à la fois faire la promotion de la littérature québécoise et agir pour assainir les relations avec les éditeurs littéraires. La Maison des écrivains permettait de recevoir des auteurs étrangers de passage et d’offrir un lieu de rassemblement aux membres.

Il n’y a aucune commune mesure entre le rôle social de la Guilde des musiciens, ou de l’Union des artistes, et celui des écrivains réunis à l’UNEQ. Je ne peux concevoir que la direction de l’UNEQ veuille transformer une institution de caractère culturel en un organisme de revendications d’abord économiques.

Vendre la Maison des écrivains, c’est vendre son âme. »

Monsieur le Ministre, nous vous demandons de convoquer d’urgence les dirigeants de l’UNEQ pour dénouer cette impasse qui suscite parmi ses membres une dissension nuisible à l’application de la récente Loi sur le statut de l’artiste, malgré les nouveaux pouvoirs qu’elle lui confère. Cette situation aura aussi d’énormes répercussions sur les finances de l’UNEQ et sur sa capacité à mener à bien son double mandat littéraire et syndical.

Nous demeurons à votre entière disposition pour toute information ou demande de rencontre

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de nos salutations les plus distinguées.

 Signataires (54) :

ÉCRIVAINES ET ÉCRIVAINS, MEMBRES D’HONNEUR DE L’UNEQ :

Joséphine Bacon (10-01-2023)

Nicole Brossard, membre fondatrice,

André Gervais

Jacques Godbout, président fondateur

Monique LaRue

André Major, membre fondateur

Pierre Morency, membre fondateur

Fernand Ouellette

Michel Tremblay

Anthony Phelps

Gilles Vigneault

ANCIENNES PRÉSIDENTES ET ANCIENS PRÉSIDENTS DE L’UNEQ :

Denise Boucher, de 1998 à 2000, membre de l’UNEQ

Louis Gauthier, de 1996 à 1998, membre de l’UNEQ

Denis Monière, de 1980 à 1982

Stanley Péan, de 2004 à 2010, membre de l’UNEQ

Danièle Simpson, de 2010 à 2016, membre de l’UNEQ

ÉCRIVAINES ET ÉCRIVAINS DE L’ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC

Jean-Paul Daoust, membre de l’UNEQ

Denise Desautels, Prix Athanase-David 2009, membre de l’UNEQ

Joël Des Rosiers, membre de l’UNEQ

Danielle Fournier, vice-présidente

Gérald Gaudet, président

Lise Gauvin, Prix Georges-Émile Lapalme 2022, membre de l’UNEQ

Laurier Lacroix, membre de l’UNEQ

Émile Martel, membre de l’UNEQ

Diane Régimbald, secrétaire générale, membre de l’UNEQ

France Théoret, membre de l’UNEQ

ÉCRIVAINES ET ÉCRIVAINS

Paule Baillargeon

Claudine Bertrand, membre de l’UNEQ

Nane Couzier, membre de l’UNEQ

Carole David

Pierre Demers, membre de l’UNEQ

André Ducharme, membre de l’UNEQ

Mylène Gilbert-Dumas

François Jobin, membre de l’UNEQ

Michaël La Chance

Steve Laflamme, membre de l’UNEQ

Christiane Laforge, membre de l’UNEQ

Christiane Lahaie, membre de l’UNEQ

Yann Martel, membre de l’UNEQ

Sylvain Meunier, membre de l’UNEQ

France Mongeau, membre de l’UNEQ

Sophie-Luce Morin, membre de l’UNEQ

Émeline Pierre, membre de l’UNEQ

Louise Portal, membre de l’UNEQ

Bernard Pozier, membre de l’UNEQ

Yvon Rivard, membre de l’UNEQ

André Roy, membre de l’UNEQ

Pierre Samson

Dany Tremblay, membre de l’UNEQ

Élisabeth Tremblay, membre de l’UNEQ

Marie-Paule Villeneuve, membre de l’UNEQ

Mathieu Villeneuve, membre de l’UNEQ

Pauline Vincent

Élisabeth Vonarburg, membre de l’UNEQ

 

Pierre Lavoie, directeur général de l’UNEQ, de 1993 à 2010

 

ÉPISODE 3 - LA MAISON DES ÉCRIVAINS (1ER DOCUMENT D'ACCOMPAGNEMENT)

LIBRE OPINION :

« HÉRITAGE. Vendre la Maison des écrivains, vraiment ? L’UNEQ revient 30 ans en arrière en renonçant à ce lieu de mémoire, d’échanges et de rencontres », Le Devoir, 29 décembre 2022, p. A 7.

Dans l’édition du 23 décembre 2022 du Devoir, l’éditorialiste Louise-Maude Rioux Soucy s’étonne de l’impréparation de l’UNEQ dans la diffusion et la mise en place d’un nouveau rôle syndical qui lui permet désormais de négocier des ententes collectives au nom des écrivaines et des écrivains, membres ou non de l’UNEQ. Elle souligne, au passage, qu’« il aura fallu presque six mois pour que son contenu fasse irruption dans l’espace public », et ce après la tenue d’une assemblée générale tenue le 20 juin dernier…

Les nombreuses réactions publiées à ce jour concernent strictement le nouveau rôle syndical de l’UNEQ. Dans son communiqué du 15 décembre 2022, il est pourtant aussi question de la mise en vente de la Maison des écrivains, maison patrimoniale du Carré Saint-Louis, lieu hautement symbolique arpenté et habité par de nombreux écrivains et artistes : Émile Nelligan, Gaston Miron, Michel Tremblay, Gérald Godin et Pauline Julien, André Gagnon, Gilles Carle et Chloé Sainte-Marie, pour n’en nommer que quelques-uns.

Sans avoir consulté formellement les écrivaines et les écrivains, les sept membres du conseil d’administration ont donc pris la décision, entérinée par l’assemblée du 20 juin, de vendre cette maison, fréquentée par des milliers de Montréalais, de Québécois et de délégations étrangères. Inaugurée en octobre 1992 par Marcel Masse, ministre des Communications du Canada, et par Liza Frulla, ministre des Affaires culturelles du Québec, rappelons que leurs ministères avaient financé la rénovation de la maison de Claude Jutra et de sa sœur Mimi. Transformée grâce à des fonds publics, cette maison appartient tout autant aux Québécois qu’à leurs écrivains. Un référendum électronique aurait dû, minimalement, être tenu, dans le but de vérifier si la proposition du conseil d’administration recueillait l’assentiment d’une majorité d’écrivains.

« Afin de mener à bien ces objectifs ambitieux, l’UNEQ doit plus que jamais assurer sa stabilité financière. La vente de son siège social, discutée à plusieurs reprises au cours des quinze dernières années, devient incontournable et est l’un des points marquants du plan d’action 2023-2025. » (Extrait du communiqué de l’UNEQ)

Directeur général de l’UNEQ de 1993 à 2010, je peux affirmer que cette question n’a jamais été discutée par le c.a. pendant cette période. Interrogée à ce sujet, Danièle Simpson, présidente de l’UNEQ de 2010 à 2016, confirme que la vente de la Maison a été discutée, mais que, au terme de plusieurs consultations, l’UNEQ a conclu que la location à long terme était plus coûteuse que l’entretien de la maison. Il s’agit donc d’un projet porté depuis quelques années seulement, sous la présidence de Suzanne Aubry et la direction générale de Laurent Dubois. Pourquoi l’UNEQ n’explique-t-elle pas en quoi la vente de la Maison, qu’elle présente actuellement comme incontournable, lui permettra de faire des économies substantielles, alors qu’elle devra se reloger ? Bien qu’il soit surtout question de sous, les chiffres sont étrangement absents de son argumentaire.

Les associations d’écrivains à travers le monde sont nombreuses à s’être dotées d’une maison prestigieuse pour mettre en valeur la littérature et leurs auteurs : la Société des gens de lettres de France possède l’Hôtel de Massa, à Paris ; la Maison des écrivains et de la littérature de Belgique dispose depuis 2004 de Passa Porta, Maison internationale des littératures, qui permet à des écrivains étrangers de résider, soit à Bruxelles, soit dans la campagne flamande, dans la Villa Hellebosch, à Vollezele ; la Maison des écrivaines, des écrivains et des littératures dispose, quant à elle, d’un château situé à Monthey, dans le Valais suisse : l’Association des écrivains du Sénégal dispose depuis 2004, à Dakar, de la Maison des écrivains Keur Birago Diop, un espace culturel polyvalent ; la Maison de la littérature de la Ville de Québec est aménagée dans l’ancien temple Wesley, au cœur du Vieux-Québec ; la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC) loge dans sa propre maison, rue Panet, à Montréal, et je pourrais continuer…

Pendant que le gouvernement du Québec finance à grands frais la transformation de l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice en Maison de la chanson et de la musique, l’UNEQ, elle, revient 30 ans en arrière en se débarrassant de sa Maison des écrivains.

Force est de constater qu’en cherchant à renforcer son rôle syndical, l’UNEQ met de côté une partie importante de son mandat originel, c’est-à-dire la promotion et la diffusion de la littérature québécoise. En rejoignant  « les locaux de l’Union des artistes, rue de Gaspé, à Montréal, où se trouve déjà la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec », l’UNEQ ne disposera plus d’une maison ouverte à tous pour l’accueil de nombreuses personnalités, tant québécoises qu’étrangères, pour la tenue de nombreuses activités, telles celles du Festival international de la littérature (FIL), des lancements, tables rondes, conférences, etc. Le financement accordé par les trois Conseils des arts, fondé sur la base des services qu’elle offre pour la valorisation et la promotion de la littérature québécoise, souffrira-t-il de la perte de ces services ? Comment expliquer que l’UNEQ ne dise rien à ce sujet ?

L’UNEQ affirme qu’elle « a saisi cette occasion en or qui lui permet de se rapprocher d’autres syndicats d’artistes et de favoriser le partage de ressources […] ». Il s’agit là d’une vision strictement administrative, qui s’oppose à une vision politique, symbolique, patrimoniale, sans oublier que l’UNEQ, dans ce démantèlement à venir, devra se défaire des deux bibliothèques d’ouvrages québécois qui rendent attractifs le Salon Émile-Nelligan (don du critique littéraire Réginald Martel) et la salle de conférence – Bibliothèque Bruno-Roy, nommée en hommage à celui qui a exercé la présidence de l’UNEQ pendant le plus grand nombre d’années et qui, avec Denise Boucher, s’est battu pour l’acquisition et la mise en valeur de ce patrimoine immobilier et littéraire. Quant à « l’apport équitable à tous ses membres, y compris celles et ceux qui habitent à l’extérieur de Montréal et qui ne peuvent pas profiter de la Maison des écrivains », tel que mentionné par Suzanne Aubry dans le communiqué de l’UNEQ, sera-t-il plus équitable, pour les membres en région, dans les locaux de la rue de Gaspé, partagés avec l’UDA et la Guilde des musiciens ? L’UNEQ risque d’y perdre son âme.

Certes, les 46 membres présents, sur les 1 600 membres de l’UNEQ, avaient l’autorité légale d’entériner les propositions qui leur étaient soumises. Il n’en demeure pas moins que, sur le plan démocratique, la conduite de l’UNEQ laisse à désirer. Craignait-elle une opposition aux propositions qui allaient modifier radicalement son visage de syndicat professionnel, dont le mandat originel est la défense des droits socio-économiques des écrivains et la promotion et la diffusion de la littérature québécoise, au Québec et à l’étranger ? Faut-il rappeler que le rôle d’un conseil d’administration n’est pas seulement de prendre des décisions, mais aussi de rendre des comptes, d’être transparent, de consulter ses membres, d’accepter le débat, en mettant en place les conditions qui lui permettent d’avoir lieu ?

Pour remettre en perspective cette décision, à mes yeux hâtive et fondée sur de fausses prémisses, une seule solution existe : ouvrir le débat démocratique en tenant un référendum électronique auprès de tous ses membres. On peut se demander si le c.a. actuel n’a pas manqué de sens historique en ne consultant pas le c.a. fondateur, composé des membres d’honneur Nicole Brossard, Jacques Godbout, André Major et Pierre Morency, pour qui la Maison des écrivains constituait l’un de ses objectifs.

« [Si l’UNEQ] ne veut pas que la grogne et la méfiance s’installent à demeure, il lui faut, surtout, une séance de rattrapage démocratique. Il y va de sa crédibilité. » (Louise-Maude Rioux Soucy)

Pierre Lavoie, directeur général de l’UNEQ, 1993-2010

ÉPISODE 3 : LA MAISON DES ÉCRIVAINS

Diffusion de trois épisodes, à intervalles réguliers, avec comme objectifs d’analyser les documents préparatoires transmis par l’UNEQ en vue de l’assemblée extraordinaire du 29 mars prochain, d’interroger et de rectifier les faits, les projections, les analyses qui nous paraissent discutables, mal fondées, ou inexactes.

ÉPISODE 3 :

LA MAISON DES ÉCRIVAINS

LE MIROIR AUX ALOUETTES

La résolution que l’UNEQ entend soumettre au vote lors de l’assemblée extraordinaire du 29 mars prochain semble, à première vue, avoir été rédigée de manière à tenir compte des inquiétudes des écrivains qui veulent que la Maison conserve sa vocation littéraire. Pourquoi alors, dans les médias sociaux, plusieurs se demandent-ils sur quoi exactement on leur demandera de voter : un moratoire ou la vente de la Maison des écrivains ?

Consultons le dictionnaire... Un moratoire, c’est la suspension temporaire de quelque chose, ce n’est pas son élimination. En d’autres mots, si les écrivains votent pour le moratoire, pensant qu’il aboutira à autre chose qu’à la vente de la maison, ils s’illusionnent.

Qu’adviendra-il du moratoire si un organisme culturel se présente à la mi-mai, par exemple, avec une offre d’achat de la Maison ? L’UNEQ lui demandera-t-elle d’attendre dix-huit mois pour respecter le moratoire ou vendra-t-elle immédiatement sans consulter les membres ? Qu’advient-il si l’organisme qui achète la Maison éprouve des difficultés financières, l’empêchant de mener à terme son engagement de maintenir sa vocation littéraire ? L’UNEQ récupèrera-t-elle la Maison ? On peut en douter. Quels seront ses recours et, s’il y en a, quel en sera le coût ? Après avoir vendu la Maison pour financer son mandat syndical, l’UNEQ voudra-t-elle consacrer des fonds pour la récupérer ?

Le moratoire est un miroir aux alouettes : séduisant, mais trompeur. Ni un progrès ni une avancée. Voter pour le moratoire, en croyant protéger la vocation de la Maison, est un leurre. Ce vote sur le moratoire ne fait que reporter temporairement une vente sur laquelle les membres n’auront plus aucun contrôle.

VENDUE

À qui appartient la Maison ? Réponse du Guide : À la personne morale qu’est l’UNEQ, qui a une identité juridique distincte de celle de ses membres. En d’autres mots, l’UNEQ détiendrait l’autorité « morale » de vendre la Maison, malgré la volonté de ses membres, qui n’avaient, après tout, qu’à ne pas élire les administrateur.trice.s du c.a. actuel.

REPRÉSENTER : « Agir au nom de quelqu’un en vertu du mandat que l’on a reçu. » Ha, bon  ! ? L’UNEQ avait reçu le mandat de vendre la Maison ? Première nouvelle.

Qui finance la Maison des écrivains ? Réponse du Guide : « L’UNEQ ne reçoit pas de subventions spécifiquement dédiées aux coûts de la Maison. Le financement actuel repose donc […] sur les cotisations des membres. En réalité, l’UNEQ reçoit des subventions de fonctionnement qui servent, entre autres, aux coûts d’entretien de la Maison.

Réponse du Guide : les coûts futurs d’entretien de la Maison des écrivains seront exorbitants. Ils passeraient de 51 327 $, en 2022-2023, à 174 424 $ en 2023-2024. Le triple ! Même les coûts du ménage tripleraient : de 4 539 $, en 2021-2022, à 12 000 $ en 2023-2024. Les coûts reliés au personnel seraient multipliés par 4,7 %, bondissant de 12 259 $ à 57 500 $, sans justification aucune d’un ajout de 18 000 $ pour la régie du personnel, et de 26 000 $ pour l’administration et la coordination du personnel. S’ajouteraient 13 500 $ pour les événements et les productions de l’UNEQ, alors que rien n’apparaît à ce chapitre dans le budget des années précédentes, au cours desquelles des événements ont bel et bien eu lieu à la Maison. S’ajouteraient, finalement, le coût des taxes foncières : 10 600 $, et les coûts des futures réparations : 45 000 $.

CES « FUMEUSES » TAXES FONCIÈRES

« L’exemption qui avait été obtenue à la suite d’un jugement de la Cour municipale de Montréal est réexaminée périodiquement, et son interruption prochaine [dans deux, trois ans selon l’UNEQ] augmentera considérablement le compte de taxes » (15 décembre 2022). « Nous estimons aujourd’hui que les taxes foncières pourraient s’élever de 70 000 $ à 80 000 $ par année » [déclaration transmise à La Presse le 14 janvier 2023], ce qui représenterait entre 6 et 8 % de notre budget, et 35 à 40  % du total des cotisations annuelles des membres. »

Pourtant, « aucun réexamen de l’exemption n’est prévu dans les quatre prochaines années, a confirmé la Commission municipale du Québec (CMQ) à La Presse. À moins de modifications majeures du propriétaire ou des activités des utilisateurs, la Commission n’a pas à réviser sa décision de 2018 avant un délai de 9 ans », soit le 24 mai 2027, a répondu Isabelle Rivoal, porte-parole de la CMQ.

Me Daniel Payette, conseiller juridique de l’UNEQ, estime qu’il « est impensable que la promotion de la littérature demeure l’utilisation principale de la Maison. […] Il suffit que vous ajoutiez un bureau et un employé et vous pouvez perdre l’exemption. » (La Presse, 14 janvier 2023)

Si le mandat de l’UNEQ n’est pas seulement de défendre les droits socioéconomiques des écrivains, mais aussi de promouvoir la littérature québécoise, de quel droit l’association privilégierait-elle la négociation d’ententes collectives, au point de ne plus être en mesure de répondre aux exigences de la CMQ ? Celle-ci, en 2018, a évalué que la Maison répondait aux critères de la Loi sur la fiscalité municipale en hébergeant des « activités d’ordre informatif ou pédagogique destinées à des personnes qui, à titre de loisir, veulent améliorer leurs connaissances dans le domaine de la littérature ». (La Presse, 14 janvier 2023.)

Si l’UNEQ souhaite modifier ses « objets », en mettant l’accent sur son rôle syndical et en délaissant ses activités littéraires, elle doit, pour ce faire, « obtenir l’approbation des 2/3 des voix des membres en règle présents à une assemblée générale extraordinaire dûment convoquée à cette fin. » (Article 10.2 des Statuts et Règlements de l’UNEQ).

Réponse du Guide : l’UNEQ ne compte pas « renoncer à son mandat de valorisation de la littérature ». Pourquoi craint-elle alors de perdre son exemption ? Parce que la Maison « n’est pas le seul moyen de l’UNEQ de faire rayonner la littérature québécoise ». « Il faut se servir des nouveaux outils », grâce auxquels « de nombreuses actions de grande ampleurs font leurs preuves. » MERCI Google, Face Book, Twitter, Instagram, Snap Chat, Tik Tok, etc. !

On peut douter de la volonté des dirigeants de l’UNEQ à l’égard de la promotion de la littérature québécoise, lorsqu’on écoute l’entrevue qu’a donnée la vice-présidente actuelle, lors de la présentation en vidéo des candidat.e.s aux élections de juin 2022. « Il va falloir revoir de fond en comble qui on est, ce qu’on fait, comment on le fait parce que la Loi va nous octroyer de nouveaux pouvoirs, de nouvelles responsabilités. […] C’est la priorité absolue. La deuxième priorité, qui fait écho à celle-ci, c’est de solidifier la Fondation Lire pour réussir, de lui donner un mandat clair, de la faire grandir pour que ça devienne une entité autonome et qui va se charger de tout l’aspect promotion et diffusion de la littérature québécoise, parce que l’UNEQ en elle-même va vraiment devoir s’impliquer à fond dans l’aspect syndical de son mandat, de bien partager ces tâches-là, mais pour ce faire la Fondation a besoin d’argent, a besoin d’être solide. C’est une priorité qui serait en parallèle de celle de la lutte pour nos conditions socioéconomiques. »

Décharger l’association de son mandat littéraire en le confiant à une Fondation, qui serait une entité autonome, mais qui, elle aussi, aura bien besoin d’argent…

CES « FUMEUSES » RÉPARATIONS

La page 11 du Guide est une merveille d’informations vides de contenu et impossibles à vérifier. On y dresse la liste des réparations à venir, sans préciser un calendrier d’exécution, des priorités, des coûts reliés à chacune des réparations ni de répartition de l’amortissement. Bref, on doit se contenter de croire que l’UNEQ devra consacrer 45 000 $ au cours des deux années à venir et 30 000 $ les deux années suivantes, qu’il n’y aura aucun amortissement des travaux et que, en cinq ans, l’association devra débourser entre 180 000 $ et 220 000 $. Après la saga de l’exemption des taxes foncières, qui allait nous être retirée sous peu, celle des réparations à venir, qui seront abondantes, onéreuses et impossibles à financer.

D’où la nécessité de vendre la Maison. CQFD.

VENDRE, À QUEL PRIX ?

La Maison des écrivains a été achetée en 1990 pour 335 000 $. Il a fallu y investir 600 000 $, en fonds publics, pour sa mise à niveau. Sa valeur actuelle est estimée par la Ville de Montréal à 2 453 300$ $. Pourtant, des évaluateurs professionnels croient que sa valeur sur le marché se situerait  entre 1 300 000 $ et 1 600 000 $ : ralentissement du marché immobilier, hausse des taux d’intérêt et règlements de zonage.

L’UNEQ ne mentionne pas ces règlements de zonage. Ils sont pourtant cruciaux. Les usages autorisés dans les catégories H.2 et H.4, qui s’appliquent à la Maison des écrivains, sont restrictifs. Selon les règlements d’urbanisme du Plateau Mont-Royal, un acheteur éventuel ne pourrait que transformer la Maison en bâtiment à deux logements (H.2) ou en bâtiment de 4 à 8 logements, en gîte, en maison de retraite ou en maison de chambres (H.4). On peut imaginer les coûts qu’entraîneraient ces transformations et les contraintes qu’elles représenteraient pour l’acheteur. Point étonnant que 1 000 000 $ doivent être retranchés de la valeur foncière de la Maison.

Si la maison ne peut être vendue que 1 400 000 $, alors qu’elle a coûté 935 000 $ (achat et rénovations) en 1990, sa valeur n’aura augmenté que de 465 000 $ en trente-trois ans… En d’autres mots, cette vente ne profitera pas à l’UNEQ.

POURTANT…

Les écrivains tiennent à cette Maison. À preuve, une lettre envoyée au ministre de la Culture et signée par cinquante-cinq  écrivain.e.s, dont des membres d’honneur, d’ancien.ne.s président.e.s et de nombreux membres de l’UNEQ. Dès sa fondation en 1977, l’UNEQ avait pour objectif de créer une Maison des écrivains. L’achat du 3492, rue Laval était motivé par un désir de notoriété, de prestige, et par la volonté d’offrir  un lieu de rencontre et d’animation. Vendre cette Maison, c’est rejeter plus de trente ans d’histoire et priver le milieu littéraire d’un lieu culturel irremplaçable.

Et les écrivains ne sont pas les seuls à le penser. « Le bâtiment et la mission de la Maison des écrivains sont au cœur de l’identité de notre métropole culturelle et nous espérons que le conseil d’administration pourra rapidement rassurer ses membres quant à l’avenir de leur siège social », écrit Catherine Cadotte, attachée de presse principale du Cabinet de la mairesse et du Comité exécutif de Montréal. (La Presse, 14 janvier 2023)

Dans un courriel transmis à La Presse, le ministère de la Culture dit demeurer « vigilant » et précise qu’il collaborera avec la Ville de Montréal « si des mesures particulières doivent être prises ».

Les dirigeants actuels de l’UNEQ se sont-ils renseignés pour savoir s’ils auraient accès à des programmes d’aide pour maintenir la Maison en état ou ont-ils opté pour la première solution qui leur est venue en tête, soit s’en débarrasser ?

On ne peut que conclure que la décision de vendre la Maison des écrivains est propre au c.a. actuel et ne découle pas d’une nécessité. Si celle-ci avait été de conserver la Maison, le c.a. aurait cherché et trouvé les moyens d’y arriver, comme il cherche à trouver les moyens de financer les négociations tous azimuts qu’il est décidé à entreprendre.

Comme dit le proverbe :

« Qui veut faire quelque chose, trouve toujours un moyen. Qui ne veut rien faire, trouve une excuse. »

Pierre Lavoie, directeur général de l'UNEQ de 1993 à 2010

 

POUR COMPLÉTER CE TROISIÈME ET DERNIER ÉPISODE :

LIBRE OPINION :

« HÉRITAGE. Vendre la Maison des écrivains, vraiment ? L’UNEQ revient 30 ans en arrière en renonçant à ce lieu de mémoire, d’échanges et de rencontres », Le Devoir, 29 décembre 2022, p. A 7.

LETTRE AU MINISTRE DE LA CULTURE ET DES COMMUNICATIONS DU QUÉBEC

 Ces deux derniers documents sont publiés dans une autre page.